« Pas de sacrifice si les puissants n'y sont pas prêts aussi ! »

« Pas de sacrifice si les puissants n'y sont pas prêts aussi ! »

Depuis le début de la pandémie, les travailleurs français sont devenus des « guerriers », sommés de se sacrifier pour l’économie. Un discours martial qui pourrait bien réactiver la colère des mouvements sociaux que le confinement a fait taire, comme le remarque le sociologue David Courpasson, auteur de l'enquête Cannibales en costume (éd. François Bourin). Entretien.

Durant trente ans, le sociologue David Courpasson a recueilli des témoignages d’employés « bouffés » par leur travail. Ceux dont il raconte les parcours dans Cannibales en costume (éd. François Bourin) ne sont pas les ouvriers d’une ancienne usine tayloriste, dont le corps et l’esprit sont dévorés par la répétition des mêmes tâches, années après années. Ce sont des cadres de l’industrie bancaire, pharmaceutique, des jeunes développeurs de la start-up nation mais aussi des ingénieurs d’entreprises honnies comme Monsanto.

« La lutte concurrentielle suppose de faire des morts » disent-ils, « on se grignote à petit feu », « ils nous sucent le sang »… La proie du cannibale en costume peut être un collègue avec qui il est en compétition, un client, ou même des types de populations. Le titre du livre vient d’ailleurs d’un entretien avec un cadre de l'industrie pharmaceutique dont l'usine nettoie le plasma acheté à bas coût dans des quartiers défavorisés. La première utilisation de la métaphore du cannibalisme lui revient. 

Mais comment vivre avec la conscience d’accomplir un travail destructeur ou celle de n’avoir pas tendu la main à un collègue à bout de souffle ? Pour survivre en milieu hostile ou alléger sa propre culpabilité, les travailleurs développent une « habitude du retrait ». « Ce livre n’est pas une énième dénonciation de la violence managériale », écrit Courpasson. « Il se veut plus la narration vaguement tragique de ce que la vulnérabilité de tous dans les lieux de travail produit, paradoxalement sans doute : un éloignement de chacun, une brisure des liens de confiance, une culture de l’étrangeté, une accoutumance confusément coupable à la cruauté quotidienne de tous. »

 

Comment analysez-vous le recours très rapide à un discours guerrier au début de la pandémie ?

David Courpasson : C’est un sujet qui a été et reste controversé. D’un côté, ce discours est justifié car l’épidémie peut tout à fait être analysée comme une sorte d’agression venant d’ailleurs, de l’extérieur des frontières censées assurer la sécurité. Un extérieur en outre stigmatisé comme nuisible à cette occasion (comme le serait un étranger, un migrant ou tout type « d’envahisseur »). C’est donc un discours de légitimation politique, qui assoit l’autorité d’un régime tout en détournant le blâme que le peuple pourrait faire porter en voyant les nombreuses erreurs « concrètes » qui parsèment l’action du gouvernement. Cela permet aussi d’expliquer que les victimes sont intrinsèques à la bataille, et ne sont donc pas des tragédies singulières qui auraient pu être évitées si on avait fait les choses autrement. La guerre est en l’occurrence une construction sociale et politique qui permet de masquer les individus vulnérables, ceux qui sont dits en première ligne, en arrosant les ondes d’une rhétorique unitaire magique de solidarité obligatoire.

D’un autre côté, le recours à l’accent guerrier s’est avéré peu crédible, car rapidement, dans le cas qui nous intéresse ici, les analyses se sont centrées justement sur ce que certains employés de supermarchés ou de plateformes de livraison décrivaient comme la « chair à canon ». Très vite, les enquêtes ont en effet mis au jour le décalage croissant entre les métiers dits « utiles » et ceux qui le sont moins en temps de disette potentielle. Le discours de mobilisation générale a été par conséquent en partie discrédité par la coupure sociale entre ceux qui n’ont d’autre choix que de partir au boulot et ceux qui peuvent rester chez eux via le télétravail. On le revoit nettement avec le déconfinement : le RER est bondé à 7h du matin, vide à 9h, on sait bien qui se lève pour aller au boulot.

Après, comme Camus l’avait bien exprimé, un virus est une calamité comme l’était la peste brune : « Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant, pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ». Il y a donc bien une identification de l’épidémie avec la guerre, dans l’expérience de la destruction des corps par le virus : mort, blessures, amoindrissements, sacrifices et désespoir à la mort des proches dont on ne peut honorer la mémoire. La moindre des choses quand on instrumentalise le discours guerrier, c’est d’éviter de n’y voir que la glorification des héros que nous serions tous plus ou moins, car là n’est pas la vérité quotidienne des conséquences intimes de toute pandémie, qui agit plus comme révélateur de la disparité des souffrances.

Si l’on en croit le langage qu’utilise par exemple le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, les Français qui n’étaient pas « en première ligne » devraient maintenant se sacrifier eux-aussi – sacrifier leurs vacances, leur temps libre – pour sauver l’économie. Quel est l’intérêt d’utiliser ce langage ? 

C’est aussi une façon de manipuler la notion de solidarité. Encore une fois, dans un combat collectif, tous les membres d’une communauté doivent se soumettre aux nécessités de la défense commune. Ici la communauté est en l’occurrence économique : il s’agit de faire en sorte que les gens défendent leur job et ce faisant, on évoque le fait que tout le monde serait de facto solidaire de la nécessaire reprise économique, au plus vite et au plus tôt. La notion de sacrifice est puissante car c’est précisément une façon de donner à l’économie un caractère « sacré ». Mais l’usage du langage sacrificiel par le Medef est une mécanique froide, fondée sur le non-choix, qui néglige les causes réelles des injustices face au sacrifice, ce que la crise sanitaire a pourtant démontré constamment et qui devrait rester l’un des enseignements centraux de la crise. Selon moi, l’idée sacrificielle dans le contexte du langage patronal va plutôt réactiver la conscience des inégalités foncières, et sans doute certaines colères provisoirement éteintes. Pas de sacrifice si les puissants n’y sont pas prêts aussi ! L’idée d’une communauté unie, nécessaire à la crédibilité des sacrifices, s’est rapidement effilochée car tout le monde n’a évidemment pas les mêmes armes pour combattre le virus, et pour combattre les conséquences économiques de « l’après crise ».

Cette crise nous a en effet sortis d'une sorte de résignation à l'égard des inégalités sociales, dont vous écrivez dans Cannibales en costume qu’elle est « un puissant anesthésique social ». Quels autres enseignements devrions-nous en tirer ?

Ils sont nombreux, notamment en termes de sociabilités du travail. Il est fort possible que l’expérience de la crise sanitaire encourage encore plus la prise de distance concrète, physique et morale, entre les gens au travail. L’autre est déjà à craindre en tant que rival dans la course quotidienne à la performance, ce à quoi pourrait s’ajouter la menace corporelle qu’il constitue aussi. Les moments précieux que sont les pauses café, les déjeuners, les pots rituels des célébrations au travail risquent de prendre un sérieux coup, en tout cas il va falloir repenser le rôle et la forme des rituels sociaux. La pratique de la coopération va peut-être aussi devoir être réinventée. Si la crise se traduit subjectivement par un surcroît de méfiance, ou du moins par une hésitation accrue à entrer en contact, la coopération souffrira, car elle ne se satisfait jamais des interactions virtuelles. C’est la notion même d’équipe qui pourrait être alors transformée.

Vous parlez d'un « contrat d’indifférence » au sein de l'entreprise. Quelles relations et quelles réalités désignez-vous par cette expression ?

Cela stipule un état des rapports humains en entreprise largement régi par la nécessité instante de simplement s’occuper de ses affaires. On est en effet dans un moment où le travail est devenu un espace tellement concurrentiel que chacun a fini par considérer qu’il doit se concentrer sur son destin propre, et évitera alors soigneusement de s’occuper de ce qui arrive à l’autre, y compris aux collègues proches. C’est un contrat d’indifférence, car au final, tout le monde semble se comporter selon l’adage qui parcourt nombre de mes enquêtes : « tout le monde ferait la même chose à ma place ». C'est une expression qui revient en effet comme une antienne dans les observations que j’ai menées depuis des années dans les usines et les bureaux, à travers laquelle on tente de se dédouaner de toute responsabilité personnelle. Les idées de commune destinée, de solidarité, à nouveau, se sont fracassées depuis des années sur la pratique néo-libérale qui consiste à faire courir tout le monde le plus vite possible après une performance présumée salvatrice que pourtant, personne n’atteint jamais vraiment. Ceci dit, il faut aussi rappeler que l’existence d’un tel contrat implicite ne signifie pas l’abolition de la honte et de la culpabilité que beaucoup ressentent devant ce qu’ils qualifient souvent d’incapacité à agir. Et cela n’enlève rien, au contraire, à ceux qui décident un jour d’entrer en résistance, pour faire autrement, pour sans doute, vivre autrement le travail et le rapport aux autres, au nom d’une forme de morale trop approximative, trop abîmée pour qu’ils ou elles puissent le supporter.

Que signifie l'œuvre de Kafka, que vous citez à de nombreuses reprises, pour vous et votre travail de sociologue ? 

La réputation d’obscurité ou d’étrangeté de l’œuvre kafkaïenne pourrait laisser penser qu’elle est inaccessible à l’appréhension des situations concrètes de la vie. Pour moi c’est tout le contraire. D’un point de vue théorique, l’usage de Kafka est une façon de montrer que la sociologie peut étendre le spectre de ses investigations aux singularités individuelles : ce qui est de l’ordre du particulier peut très bien être analysé comme relevant du « social ». Plus encore, le recours à Kafka a été capital dans l’analyse que je fais des impasses morales auxquelles sont confrontés tant de travailleurs aujourd’hui, en particulier ceux qui font ce que l’on appelle un « sale boulot » : vendre ou fabriquer des armes, des pesticides, détruire des forêts pour implanter une nouvelle usine, souiller des côtes et des plages en transportant des matières dangereuses dans des bateaux mal entretenus, etc. Certaines personnes que j’ai rencontrées au fil des années sont très proches des héros kafkaïens, frappant à des portes qui ne s’ouvrent jamais, cherchant à comprendre des décisions absurdes, se heurtant à la domination et au bon vouloir arbitraire d’un management inaccessible dans ses raisons mêmes d’agir. Cette extrême sensibilité de Kafka à toutes les formes de la domination, jusqu’aux plus subtiles, ainsi qu’à l’intériorisation, voire l’incorporation de la domination par les gens au travail, est au cœur de toute une tradition sociologique dans laquelle s’inscrivent en partie mes enquêtes ethnographiques.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

Image du livre à lire

À lire : Cannibales en costumes, David Courpasson, édition François Bourin, 248 p., 20 €

 

Sociologue, professeur à EMLyon Business School et à l’université de Cardiff, David Courpasson est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au monde du travail et de nombreux articles.

 

Photo : Déconfinement dans le métro parisien © Samuel Boivin/NurPhoto/AFP

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