Le confinement, une expérience pascalienne

Le confinement, une expérience pascalienne

« Tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » Or, c'est précisément ce qui est requis de plusieurs milliards d'individus aujourd'hui. Un confinement généralisé qui serait intolérable s'il n'impliquait pas une forme de foi, d'engagement collectif, qui nous relie les uns aux autres.

Par Guillaume von der Weid, philosophe

Notre confinement généralisé nous donne l'occasion de faire une expérience pascalienne. Il y a 350 ans, Pascal observait que la chose que nous redoutions sans doute le plus était de devoir faire face à nous-même, sans échappatoire, seuls dans une chambre. Confrontation aussi affreuse qu'imparable. De fait, nous n'avons de cesse, hier comme aujourd'hui, de nous jeter dans les divertissements les plus insignifiants, pourvus qu'ils nous détournent de notre vacuité. « Cœurs creux et pleins d'ordure », nous préférons perdre notre temps, nous angoisser d'affaires sans importance ou même mourir à la guerre que de reconnaître, perdus dans un univers infini, notre propre misère. Or l'isolement imposé par la pandémie nous place exactement dans la situation d'être seul dans une chambre.

En quoi cette expérience privative a-t-elle le moindre intérêt ? Dans quel but nous mettre le nez dans notre propre insuffisance ? À quoi bon se faire souffrir pour rien, quand bien même ce serait pour découvrir la vérité, alors que l'univers entier s'en moque, aussi indifférent à nos lamentations qu'à nos illusions ? Car si la réalité ne consiste que dans ce qui se tient là, si l'univers n'a que deux faces, celle de la réalité impitoyable et celle de nos illusions complaisantes, il serait absurde de renoncer sans raison valable aux seules choses qui ont pour nous de la valeur, à savoir le simulacre des discours et des plaisirs. Alors quoi ? C'est que, pour Pascal, le monde n'a pas deux faces, il en a trois, la nôtre, celle du monde et celle de Dieu. Le problème de Dieu, c'est qu'on ne le voit pas. Introuvable, Il ne se situe ni sur la carte du monde, ni sur celle du plaisir. C'est pourquoi Dieu a besoin de nous et de notre foi, comme un nourrisson a besoin qu'on s'adresse à lui personnellement pour commencer d'exister.

Qu'est-ce que la foi ? Sans rentrer dans des subtilités théologiques qui nous ramèneraient au nord de la rationalité, on peut définir la foi comme un acte de croyance et d'engagement, de croyance en quelque chose d'autre que la réalité matérielle, d'engagement envers un principe plus élevé que la satisfaction de nos besoins. C'est l'assurance mentale et morale d'une dimension supérieure au réel ; la foi rassemble, en un sens, toutes les pensées et les actes qui nous élèvent. Et comme elle s'adresse à une réalité invisible, elle forme avec elle des liens ouverts, par les cordages pendants des offrandes, les regards perdus du repentir, les paroles sans réponse des prières, les louanges lancées dans le vide, comme ces applaudissements qui retentissent aux balcons de la ville depuis quelques jours, pour rendre hommage au dévouement des soignants.

Ainsi, que nous apprend cette expérience pascalienne ? Trois choses. D'abord, que nous sommes le plus grand divertissement les uns pour les autres. Aucun réseau social, aucun film, photo, filtre, mème, commentaire, ne remplace la présence physique de l'autre, son corps, sa vulnérabilité, son odeur. Un peuple vous manque et le monde n'a plus d'être. Les écrans où l'on pense se divertir ne sont que les ornements creux de cette chair du monde. Ensuite, que la rationalité nous commande l'isolement et en même temps nous le rend intolérable. Le calcul utilitariste ne suffit pas, nous avons besoin d'un troisième terme, entre le monde et nous-même, entre la souffrance et le plaisir, le moyen et le but. On l'invoque sous la forme de Dieu, de l'Autre, de la nature, du progrès, de l'éducation, de la morale, du soin. Il est toujours là qui, sous une forme ou sous une autre, nous enjoint de nous élever. Enfin, que c'est ce Tiers introuvable qui nous définit véritablement, qui façonne le fond de nous-mêmes et, lorsque nous sommes seuls dans une chambre, nous soutient au-dessus de l'appât des gouffres.

 

Photo : © Quentin de Groeve/Hans Lucas/Via AFP

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes