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« Chez les enfants d'immigrés, la gauche n’offre plus de débouché politique crédible »

Written by Stéphane Beaud | Mar 23, 2018 2:42:04 PM

Durant cinq ans, Stéphane Beaud a enquêté sur les Belhoumi, dont le père, ouvrier algérien, est venu s’installer en France en 1971, avant d'être rejoint par sa femme six ans plus tard. Ensemble, ils ont huit enfants, dont trois sont nés en Algérie et cinq en France. Un portrait de famille sans fard qui raconte le rapport des enfants à l'école, à leurs parents, et celui des aînés avec leurs cadets. Une enquête ethnographique percutée par les attentats de 2015, où il est aussi question d'Islam et des liens de la famille avec la gauche française. Avec ce portrait au long cours, le sociologue, qui a notamment publié, à La Découverte, Retour sur la condition ouvrière (avec Michel Pialoux) en 1999, 80 % au bac, et après ? (2002, 2005) et Pays de malheur ! (avec Younès Amrani, 2004, 2005), dépeint en filigrane la mutation du rapport de la société française à ses milieux populaires, et le système de contradictions dans lequel les enfants d'immigrés évoluent.

Pourquoi cette famille vous a-t-elle attiré ?

Stéphane Beaud : Il s’agit d’une rencontre fortuite. En juin 2012, je suis invité comme sociologue aux trente ans de la mission locale dans une commune de Seine-Saint-Denis. A la fin du débat, trois jeunes femmes – ce sont des sœurs – m’attendent pour discuter avec moi. L’une d’elles, Samira, engage la conversation et me remercie pour avoir mis en relief la diversité des profils dans le groupe des enfants d’immigrés maghrébins, énoncé les conditions sociales des carrières délinquantes dans les cités d’aujourd’hui, etc. Il se trouve aussi que cette rencontre a lieu quelques mois après les attentats de Mohamed Merah en mars, à Toulouse et à Montauban. Cet événement va profondément marquer la sœur aînée de la fratrie car, indirectement, c’est de nouveau son groupe d’appartenance qui est aussi visé ; les descendants d’immigrés algériens – Mohamed Merah est lui-même franco-algérien  se retrouvent une fois de plus sous le feu médiatique. Ils semblent alors incarner l’échec de l’intégration dans toute sa splendeur. Pour Samira, c’est le rocher de Sisyphe qui dégringole à nouveau. Tout est à refaire. Le pire des préjugés colle de nouveau à la peau de ces enfants d’immigrés qui « n’ont rien demandé ». Bref, la discussion avec les sœurs se prolonge tard et, de fil en aiguille, je vois se profiler devant moi la possibilité de raconter - grâce à leur précieux concours - l’histoire de cette famille algérienne de huit enfants, à savoir une histoire somme toute banale et qui justement, à ce titre, n’intéresse a priori personne : ni sensationnalisme ni story telling croustillant.

Vous reprenez à votre compte le travail du sociologue Abdelmalek Sayad sur les trois « âges » de l’émigration algérienne en France. En quoi est-il utile pour comprendre cette famille ?

S. B. : Derrière ce mot « âge », il faut comprendre celui de « génération ». Je reprends donc l’idée de Sayad (mais c’est aussi celle de Mannheim ou Bourdieu) qu’une génération sociale se construit dans diverses formes de socialisation – intrafamiliale, extrafamiliale, politique, résidentielle, etc – et je l’applique aux générations de sœurs dans cette famille. L’aînée et la benjamine ont seize ans d’écart. Quand je vois en entretien ces deux générations exister au sein de la famille, je me dis qu’il y a là un beau sujet pour en quelque sorte « appliquer » empiriquement ce concept de génération sociale. Il permet de mettre en évidence qu’il existe plusieurs secondes générations chez les enfants d’immigrés maghrébins. La génération des beurs (La « Marche » du même nom date de novembre 1983) n’est pas celle de Jamel Debbouze (né en 1975) qui n’est pas non plus celle des rappeurs d’aujourd’hui. Chacune d’entre elles est fabriquée par une histoire sociale différente qui est aussi celle d’une partie de la France.

Quelles évolutions de la société française peut-on lire à travers ce décalage générationnel entre les frères et sœurs ?

S. B. : Il faut rappeler que chaque génération a grandi dans un contexte social différent. Alors que dans les années 1980, la « Marche des beurs » vise à dénoncer une série de faits divers racistes envers des Maghrébins, autrement dit ils luttent pour leur survie, les générations suivantes vont lutter pour s’intégrer au jeu politique. Elles sont soutenues par la gauche syndicaliste - la CFDT, la CGT, etc -, celle des droits de l’homme et des associations antiracistes de toutes sortes, proches des Parti communiste ou socialiste. Plus tard, Samira et Leïla, âgées de treize et dix ans lors de cette marche, vont elles aussi bénéficier des retombées -  sociales, culturelles, politiques, etc. - de ce grand mouvement (appelé « Beur ») qui s’est traduit à la fois par la conquête de droits (il ne faut pas l’oublier) comme par exemple la carte de séjour de dix ans pour les immigrés (1984) et par une atmosphère sociopolitique qui fut - un temps - moins hostile et surtout plus bienveillante à l’égard des enfants d’immigrés algériens. Ce n’était pas rien, on a trop tendance à l’oublier aujourd’hui. En ce sens, les deux sœurs aînées de la fratrie ont à leur manière bénéficié d’une conjoncture historique favorable.

Ce contexte bienveillant de la société française envers cette frange de la population à laquelle appartient les Belhoumi ne va finalement pas durer…

S. B. : Peu à peu, le durcissement de la crise économique (avec notamment le risque de condamnation à mort sociale des non ou peu diplômés dans notre société), l’aggravation de la ségrégation sociale et spatiale et la politisation par la religion (l’Islam) de l’exclusion vécue par nombre de ces enfants d’immigrés d’origine maghrébine et africaine vont changer la donne. C’est ce que raconte ma correspondance avec Younes Amrani dans Pays de malheur. La rupture majeure a lieu dans les années 1990, avec au départ les émeutes de Vaulx-en-Velin, suivies par la guerre du Golfe en 1993, et la dramatique séquence géo-politique des années 2000 (11 septembre 2001, Guerre en Irak de 2003 et aujourd’hui la guerre en Syrie. Ces événements à dimension internationale vont jalonner les vingt dernières années qui viennent de s’écouler. Le débat public va se cristalliser sur l’insécurité dans les quartiers, plaçant les jeunes d’origine maghrébine en position de porte-à-faux. La plupart d’entre eux sont désormais pris en étau entre, d’un côté, la terrible pression exercée sur eux par les attentats récurrents des « terroristes islamistes » (pour beaucoup nés et ayant grandi en France) et, de l’autre, la « montée en mayonnaise » de ces événements qui sont du pain béni pour le Front national et les idéologues d’extrême droite comme l’ex-conseiller de Sarkozy, Patrick Buisson.

Ces liens que vous évoquez entre les enfants d’immigrés et la gauche française vont se détériorer jusqu’à la rupture totale symbolisée par le projet de déchéance de la nationalité du gouvernement Hollande…

S. B. : Lorsque François Hollande propose d’inscrire la déchéance de la nationalité dans la Constitution, il ne mesure évidemment pas la portée symbolique de son acte. C’est trente années de combat politique à gauche qui se perdent là. A l’origine, la remise en cause de la binationalité est une mesure issue des rangs de la droite « revancharde » des premières années Mitterrand et qui n’a pas digéré l’émergence du mouvement Beur et l’adoption de la carte unique de 10 ans pour les immigrés. C’est dire si la proposition de François Hollande est une régression ! Elle est même vécue comme une véritable trahison par les enfants d’immigrés algériens qui, quand ils votaient, le faisaient en masse pour la gauche (et le PS). Pour ces jeunes, la gauche française n’offre plus de débouché politique crédible. C’est une génération éprise de justice sociale qui s’identifie à la cause palestinienne, un combat politique oublié par excellence. A partir de ce moment, un « nous » maghrébin s’affirme en opposition à un « eux ». Ce « nous », qui se dégage des autres générations d’immigrés comme celle des enfants d’immigrés yougoslaves ou turcs, constitue ce qu’on appelle la « génération de cité ». Ce décalage générationnel est une composante de la fratrie Belhoumi.

Votre enquête fait aussi apparaître un décalage frappant entre les filles et les garçons…

S. B. : On retrouve effectivement de très fortes différences d’ascension sociale dans cette fratrie entre les filles et les garçons. Les filles prennent pleinement conscience de l’importance de l’école pour atteindre un certain statut social ; elles ont fait des études supérieures et accèdent à des positions professionnelles de type classes moyennes, tandis que deux des trois garçons ont arrêté leurs études, et que le troisième est conducteur de bus après avoir obtenu un bac pro. Pour le dire vite, les garçons ont été pris au moment du collège dans une sociabilité de quartier qui tend à les éloigner des exigences scolaires et ils le paient cher à la sortie tandis que leurs sœurs investissent les cours. Il apparaît dans cette enquête un fait souvent négligé : les garçons, bien plus que les filles, évoluent dans un système de contradictions permanentes qui est à la longue assez épuisant à vivre. Par exemple, comme la plupart d’entre eux, ils aspirent à intégration par le travail, souvent dans le cadre de métiers d’exécution mais quand l’un d’eux, qui travaille à la RATP, rentre le soir dans son quartier HLM du 93, il lui est reproché par ceux qui « tiennent les murs » dans la cité d’aller bosser chez les Français...

Les attentats de 2015 surgissent dans ces cinq d’enquête. Ces événements reposent-ils la question leur rapport à la France ?

S. B. : De nouveau, la question de l’intégration est posée, quand bien même ils n’y sont pour rien. Ces attentats seront vécus comme un « tsunami » pour eux, comme le dit Leïla. Chez les Belhoumi, les sœurs aînées sont très politisées par rapport aux frères qui sont, eux, davantage dans la contestation du système, de l’establishment. Par exemple, les filles aînées immédiatement « sont Charlie » tandis que les garçons ont tout de suite un réflexe de méfiance, ne veulent pas être moutonniers, suivre les médias. Ils « ne sont pas Charlie » car tout le monde justement leur enjoint de l’être (et les médias « manipulent » selon eux) mais ils ne sont pas non plus « anti-Charlie ». Les sœurs cadettes se différencient aussi de leurs aînées qui ont treize/quinze ans de plus qu’elles, deux d’entre elles sont plus circonspectes : bien sûr, elles condamnent la barbarie de ceux qui se prétendent « musulmans » mais elles ne se reconnaissent pas du tout dans l’humour potache et anti-religion de Charlie Hebdo. Les réactions dans la fratrie aux attentats contre Charlie Hebdo et l’hypermarché cacher ont été comme des expériences de laboratoire social. Il faut aussi dire que si les sœurs aînées prennent bien mieux conscience de l’importance de ces événements, c’est parce qu’elles vivent à Paris quand leurs frères sont restés dans un leur quartier HLM en province et ont plus de mal à saisir en quelque sorte physiquement ces événements tragiques. Pour autant, les attentats ne remettent pas en cause leur rapport à la France. Les sœurs réprimandent leurs frères pour certains propos mais ça s’arrête là.

Quelle est la place de la religion dans cette famille ?

S. B. : La religion a d’abord été un sujet dormant, si l’on peut dire, de l’enquête. On n’a abordé cette question qu’au moment du ramadan quand j’ai voulu savoir qui le pratiquait. Les sœurs cadettes avaient tendance à le mettre un peu plus en avant que leurs aînées. Toujours est-il que pour ces gens-là qui ont intégré la laïcité, la religion reste du l’ordre du privé. Ils ne se définissent pas en tant que « musulmans ». C’est avant tout une famille qui s’est enracinée en France et qui reste marquée par l’accès aux classes moyennes. Rappelons que le père est ouvrier non qualifié, en invalidité professionnelle, et que la famille est aidée par le secours populaire. Cette famille a vécu une forte mobilité sociale ascendante. Cette histoire est non seulement celle d’une famille d’origine algérienne classique, mais aussi celle d’une famille populaire ordinaire dans la France contemporaine.

 

Propos recueillis par Simon Blin

 

Stéphane Beaud, La France des BelhoumiLa Découverte, 352 p., 21 € 

 

 

 

Photo : © OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP