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Souvenirs de Genette

Written by La rédaction | May 11, 2018 4:41:13 PM

Mort vendredi 11 mai, Gérard Genette était le dernier survivant des hautes heures de la théorie littéraire française des années 1960-1970 – un classique auquel tout étudiant en lettres a dû se frotter. Normalien et agrégé de lettres, il s’impose dès son premier recueil d’études, Figures I (quatre autres volumes suivront), où il s’affirme comme un prince capable de réveiller les belles des lettres les plus endormies. Il n’est pas du genre à se cantonner à un seul domaine de spécialisation : avec une même minutie, il est capable de décortiquer des poèmes baroques, L’Astrée, Stendhal, Proust, Valéry ou Robbe-Grillet.

Proche de Roland Barthes, il s’affirme, avec Tzvetan Todorov (avec qui il fonde la collection « Poétique », au Seuil), comme le grand commandeur de la narratologie. Le mot peut rebuter, évoquer une foire au jargon ou une pseudo-science hautaine. Rien de moins gourou ou dogmatique, pourtant, que Genette – qui quitta d’ailleurs le Parti communiste dès 1956, lorsque l’URSS écrasa l’insurrection de Budapest. L’homme parvenait, face aux textes, à faire œuvre de physiologiste sans sombrer dans le rapport d’autopsie. C’est qu’il pratiquait la théorie en écrivain, et même en « poète », ainsi que l’estimait Barthes dès 1972 dans La Quinzaine littéraire. Et s’il n’hésitait pas à dégainer les néologismes pour identifier toutes les figures (mais aussi les accrocs) de la narration littéraire, il ne sous-estimait pas qu’il y avait un côté Bouvard et Pécuchet dans son impossible quête. Surtout, cela n’entravait jamais les fines mesures de ses phrases, ni son humour pince-sans-rire.

Dans les années 1980, il inaugure un nouveau cycle qui anticipe les préoccupations contemporaines de l’ère numérique, le vertige des textes en réseaux. Nourri par l’œuvre de Borges, il cherche à distinguer les multiples relations, de pastiche en parasitisme, que peuvent nourrir entre eux les textes (plutôt que les auteurs) : son livre Palimpsestes. La littérature au second degré, impose notamment la notion désormais courante d’intertextualité. Dans Seuils (1987), il s’aventure aux lisières des textes – les fourrés peu explorés des titres, notes, exergues… Les années 1990 seront consacrées à une théorie esthétique plus générale, avec les deux tomes de L’Œuvre de l’art.

« En fait de fiction, l’activité théorique me suffit largement », déclarait-il au Magazine littéraire en 1995, il s’assume plus ouvertement écrivain, sans pour autant devenir romancier, à partir de 2006 et la parution de son livre Bardabrac : un abécédaire buissonnier et érudit, mêlant méditations et rêveries, fragments théoriques, éclairs spéculaires et calembours bon enfant, un peu à la manière du Roland Barthes par Roland Barthes. Lors de la parution du livre, il réfuta toutefois dans nos pages l’étiquette de l’autoportrait :  « J’ai eu l’impression de davantage livrer ma façon de voir que “moi”. Ma psychologie ne m’intéresse pas – je ne me comprends pas toujours très bien – et celle des autres pas beaucoup plus, en réalité. Ce sont les effets de surface qui m’intriguent. J’ai une perception extérieure très intense de personnes que je ne connaissais pas forcément bien. » Jusqu’à son ultime parution, Postscript (2016), il creusera ce sillon bien à son image, tranchant et serpentin. Dans Bardabrac encore, il écrivait : « J’ai longtemps hésité entre mourir très jeune, comme Mozart, ou très vieux, comme Hugo. Je n’ai plus beaucoup le choix mais je m’avise (à temps ?) de cette recette complexe, préconisée par je ne sais quel sage oriental (peut-être Bernard Shaw) : mourir jeune, mais le plus tard possible. » Il y est parvenu. 

 

Se convertir au point-virgule vous change la vie

Gérard Genette a donné au Magazine littéraire l’un de ces derniers textes, dans le cadre d’un dossier consacré à la ponctuation – il avait choisi de se consacrer au point-virgule. Nous le reproduisons ci-dessous.

J'ai recopié dans un de mes livres cette page de L'Éducation sentimentale qui contient, au premier chapitre de la troisième partie, un nombre remarquable de points-virgules ; la revoici, elle mérite cette reproduction éhontée :

« La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls à défendre le poste. Un flot d'intrépides se rua sur le perron ; ils s'abattirent ; d'autres survinrent ; et la porte, ébranlée sous des coups de barre de fer, retentissait ; les municipaux ne cédaient pas. Mais une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante, fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille, un baril d'esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres ; l'édifice se mit à fumer partout comme une solfatare ; et de larges flammes, au sommet, entre les balustres de la terrasse, s'échappaient avec un bruit strident. Le premier étage du Palais-Royal s'était peuplé de gardes nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait ; les balles sifflaient ; l'eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait des flaques par terre ; onglissait dans la boue sur des vêtements, des shakos, des armes ; Frédéric sentit sous son pied quelque chose de mou ; c'était la main d'un sergent en capote grise, couché la face dans le ruisseau. »

J'accompagnais cette citation d'un commentaire cum grano salis dont le grain n'a pas été goûté de tous (on a préféré y voir la marque d'un hyperformalisme pédantesque) : « Le véritable héros de L'Éducation n'est pas le fort indécis Frédéric Moreau, mais bien le point-virgule », et d'un engagement sans frais que je reproduis encore ici : « J'aimerais en étudier la fonction stylistique et morale, et, pour commencer par le commencement, en compter les occurrences, en évaluer la fréquence, et mesurer au fil du texte les variations de celle-ci - en tout cas, me semble-t-il, plus forte que dans Madame Bovary, soit par effet de l'âge, soit sous l'influence d'un tout autre objet thématique, et régime narratif. C'est, on le voit, une question importante et délicate ; j'y viendrai peut-être un jour, à moins que ce beau sujet n'ait été préempté entre-temps par un jeune chercheur plus alerte ou mieux équipé. »

Je n'attends plus cette hypothétique contribution qui viendra bien un jour, et n'ai jamais eu sérieusement (soyons clairs) l'intention de m'y substituer, mais je me réjouis de voir qu'un Magazine littéraire manifeste quelque intérêt à cette question, qui fut entre autres au coeur d'une fameuse controverse entre Marcel Proust et Albert Thibaudet sur « le style de Flaubert », et qui devrait l'être plus généralement de toute réflexion sur l'art littéraire. Non pas seulement donc la question du point-virgule (et de la manière « inimitable », c'est-à-dire parfaitement ouverte à l'imitation, qu'avait Flaubert de le faire suivre, comme on a vu plus haut, d'une nouvelle phrase commençant par « et »), mais de la ponctuation en général, ou au moins de ce qu'on a très pertinemment (suivez mon regard) appelé « la ponctuation française », puisque chaque langue écrite, et conséquemment chaque littérature, comporte sa relation particulière, et variable selon les époques et donc les auteurs, et aussi, bien sûr, selon les genres, à sa ponctuation. Je devrais sans doute ajouter ici « du moins depuis quelques siècles », car la ponctuation est en somme, tout comme l'orthographe, une donnée relativement récente. Mais, dans tous ces registres, la ponctuation est - métaphore inévitable mais analogie manifeste - la respiration de la phrase écrite.

Horreur du point d'exclamation

Pour persister dans le travers du narcissisme d'auteur, je vais ici dire deux ou trois mots, faute d'un corpus plus digne, sur ma propre pratique ponctuatrice. Le point-virgule est pour moi d'acquisition récente, pour une raison essentiellement générique : dans le registre critique et « théorique » qui fut le mien pendant quelques années, il n'avait guère de place, supplanté de très loin par le « deux points » (:), qui témoigne généralement d'un régime en quelque sorte argumentatif, comme précédant l'énoncé d'une cause, d'une conséquence, d'un exemple ou d'une confirmation ; c'est le signe (ou le tic) intellectuel par excellence, dont j'ai découvert la fonction dans mes années de lectures critiques, et plus particulièrement, je crois, chez Roland Barthes. J'en fis assez vite un usage excessif, dont mes correcteurs et correctrices tentaient de me défaire en observant qu'il m'arrivait (et m'arrive encore) d'en enfiler deux ou trois dans la même phrase, généralement trop longue, comme un train processionnaire de chenilles démonstratives. Passé plus tard à un autre régime d'écriture, plus souvent narratif ou descriptif, j'en vins à lui substituer autant que possible le fameux point-virgule, flaubertien ou autre. En bien ou en mal, une telle conversion vous change la vie.

À l'étage au-dessous, la simple virgule n'est pas toujours si simple, ou si anodine. Elle est un autre point de friction éditoriale dont le thème est douloureux : on me reproche justement d'en mettre tantôt trop tantôt trop peu ; n'en manque-t-il pas une dans la phrase qui précède ? mais une proposition que ne clôt pas un point est-elle une phrase ? et après un point d'interrogation, faut-il ou non une majuscule ? On en débat encore. En tout cas, je ne cours pas après les points (mais seulement les points) de suspension, et je fuis comme la peste les points d'exclamation - et l'exclamation elle-même, ce qui achève de me fâcher avec Céline. Je viens de clore une phrase sur un tiret (long, à ne pas confondre avec le trait d'union, comme dans « Louis-Ferdinand », que je ne tiens pas pour un signe de ponctuation) : c'est parce que je considère qu'une parenthèse n'a pas « vocation », comme on dit maintenant et peut-être même désormais, à se refermer sur (avec) une phrase, d'où recours à ce tiret qu'on n'a pas à refermer, et qui économise heureusement quelques fermetures de parenthèse. J'ai eu souvent à me battre aussi sur ce point - et même, donc, avec des autorités éditoriales plus hiérarchiques.

À l'étage au-dessus, l'alinéa, qu'on ne doit pas (mais on le fait toujours) confondre avec le paragraphe. Souligné ou non par un double espacement, voire un astérisque, c'est toujours, ou presque, un lieu de délibération intime, qui tient au sentiment (ou non) d'un léger tournant, et pour le coup d'une large respiration bienvenue dans le discours écrit. Ce signe presque muet (en tout cas, blanc) mobilise sans doute bien davantage l'attention, voire la décision, du scripteur que de son lecteur (qui se demande juste si c'est le moment d'aller, comme on dit, « boire un verre d'eau »), mais, quoique au bord du paratexte, il participe pleinement au fonctionnement du texte lui-même, comme certaines décisions typographiques telles que la mise entre guillemets ou à l'italique contrastive de telle citation brève, tel mot de référence, tel accent d'insistance. Fuyez (je fuis) le caractère gras comme trop gras, et les capitales, petites ou grandes, comme toujours trop grandes. Ici, bien sûr, pas d'exemples : je ne souhaite pas défigurer aussi ce texte-ci.

Cette notion de paratexte, ou, si l'on préfère, de « paratexte », que je viens d'alléguer, est beaucoup plus fuyante, ou indécise, qu'on ne croit parfois depuis quelques décennies. Je n'en suis « que plus à l'aise » pour réitérer que la ponctuation appartient « bel et bien », comme dit le duc de Guermantes, non à la simple manifestation, mais pleinement à l'idéalité (au sens husserlien) du texte - littéraire ou non, bien sûr -, ce que n'est pas, en régime standard (c'est-à-dire sauf « effets spéciaux » transartistiques dûment prescrits, à cheval entre écriture et arts graphiques, comme dans Tristram Shandy ou Le Paysan de Paris, dans le Coup de dés mallarméen ou dans les calligrammes d'Apollinaire), le choix d'une police de caractères ou d'une disposition paginale.

Qu'est-ce que j'oublie ? L'essentiel sans doute : que la ponctuation n'est pas une science, même inexacte, mais un art, ou pour le moins un style, c'est-à-dire une manière d'être.

 

Photo © Jean-Luc Bertini