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Pour la fécondité sociale, ou comment en finir avec la charité

Written by Jean-Marc Borello | Jun 18, 2018 9:59:07 AM

Durant des années, nous avons pris l’habitude d’entendre des responsables politiques dénaturer, tronquer, mutiler des phrases et citations, au service de leur seul propos. Les mots de Michel Rocard sur la misère du monde font école à ce sujet. La méthode est connue mais elle ruine le débat politique.

« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens sont quand même pauvres, on n’en sort pas. » Une fois prise justement dans sa totalité, la phrase du président de la République a le mérite de poser une question fondamentale : quelle est le manière la plus efficiente de réduire la précarité ?

Depuis près de quarante ans, nous essayons de promouvoir l’idée de fécondité sociale dans la lutte contre les exclusions. Il s’agit de refuser l’idée d’une action sociale caritative, considérant que la charité s’apparente à de la chronicisation de la misère. Toute l’action du GROUPE SOS[1] depuis sa création s’est articulée autour d’une conviction : personne n’est jamais au bout de son histoire. Et dans différents champs – logement, santé, emploi – nous avons décliné ce principe : promotion du logement d’abord, affirmation que nul n’est inemployable…

L’objectif doit être de rendre à chacun sa capacité de devenir, ou redevenir, un citoyen responsable, libre et indépendant. Même dans les activités a priori éloignées de l’insertion, la place de l’usager dans nos dispositifs est centrale et permet à chacun de devenir sujet et non pas objet des actions de solidarité qui le concernent. La lutte contre le VIH-SIDA a permis de promouvoir la place du malade dans les dispositifs de soins et a conduit à ce que les associations de patients deviennent des acteurs institutionnels de l’organisation de la filière de soins. La responsabilisation des acteurs du secteur social, c’est aussi la capacité des professionnels à proposer un accompagnement qui permet l’évolution d’un individu vers la sortie de la pauvreté, du chômage ou des pathologies sanitaires.

L’efficience de l’action sociale n’est pas un tabou, il ne s’agit ni d’économiser ni de dépenser plus. La solidarité envers ceux qui traversent des difficultés exige une pertinence des méthodes et des actions qui n’exclut pas le militantisme, mais qui ne se limite pas à lui.

La finalité de la solidarité, c’est permettre à tous de faire société, c’est nous donner les moyens de vivre ensemble. La solidarité n’est possible que si l’on considère que l’autre (en particulier celui en situation de précarité) est en mesure de se définir et redéfinir perpétuellement, de s’émanciper, de s’élever. C’est parce que notre société est imparfaite, excluante voire injuste qu’il est impératif d’agir. Faire avec la réalité sans jamais l’accepter, c’est une des devises du GROUPE SOS qui anime ceux qui font le choix d’agir.

Notre modèle social est évidemment une réponse aux situations difficiles que traversent les plus exclus. Il permet la gratuité des soins, assure un revenu minimal et garantit un droit à la retraite pour tous. Il est constitutif de notre République, il fait nation. Il permet de réduire les inégalités et a amorti les conséquences de la crise économique mondiale de ces dernières années.

Cependant, notre modèle social a été bâti par le gouvernement issu de la Résistance et basé sur une économie industrielle et une espérance de vie plus faible. Il est aujourd’hui frappé par la transformation de l’économie et le vieillissement de la population. Sa viabilité financière n’est pas assurée et il a été incapable de lutter contre les formes de pauvreté dites « nouvelles », mais apparues il y a près de vingt ans. De plus en plus inadapté, notre modèle social s’est transformé en filet de sécurité curatif qui n’est plus en mesure de répondre à la promesse républicaine.

Refuser une société inégalitaire, c’est considérer que les dépenses sociales doivent gagner en efficacité et donner à tous les citoyens les moyens de leur émancipation. Vouloir rénover notre modèle social, c’est redoubler d’exigence et ne pas se satisfaire de l’assignation sociale proposée aux plus précaires, et dont certains semblent se contenter. Un modèle social qui s’effrite, ce sont des politiques publiques discréditées car jugées inefficaces malgré un investissement considérable. C’est laisser la défiance s’installer. C’est prendre le risque d’un accroissement des inégalités dans le temps et la remise en cause violente de notre modèle républicain.

Le degré de civilisation d’une société humaine se mesure à la manière dont elle traite les plus faibles de ses membres. Rendre la pauvreté supportable n’est pas un objectif, c’est un devoir qui ne signe pas la fin d’une ambition.

[1]Première entreprise sociale européenne, fondée en 1984 par Jean-Marc Borello 

 

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