Redonner une place aux « individus inutiles »

Redonner une place aux « individus inutiles »

La mondialisation produit de plus en plus d'hommes et de femmes invisibles pour l'économie. Un délaissement social terreau des populismes en Europe et aux États-Unis, selon Pierre-Noël Giraud.

Le « Rapport sur les inégalités mondiales » révèle que les écarts de richesses se creusent : depuis les années 1980, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance du revenu, contre 12 % pour la moitié la plus pauvre. Imputez-vous un tel écart à la « globalisation » ?

Pierre-Noël Giraud : Oui, ces inégalités croissantes sont dues à la combinaison de trois facteurs qui ont en commun l'effacement des frontières et des distances : la révolution numérique, bien sûr, mais aussi les « globalisations », celle de la finance et celle des grandes firmes qui mettent en compétition tous les territoires pour la localisation de leurs activités, et enfin les politiques libre-échangistes et fiscales des États. Depuis la publication au début des années 2010 de rapports alarmants du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur la croissance des inégalités, tout le monde ou presque est d’accord pour dire qu’il faut urgemment les réduire. Or, les inégalités prennent de multiples formes et il faut préciser de quoi on parle et décider à quoi il convient d’abord de s’attaquer. Pour ma part, je souligne que les « globalisations » et les politiques publiques engendrent de plus en plus d’individus économiquement « inutiles ». Comprenons-nous bien, personne n’est évidemment inutile en soi, par nature. Toutefois, le système économique dans lequel nous vivons depuis une trentaine d’années a engendré un grand nombre de gens qui ne se sentent utiles ni aux autres, ni à eux-mêmes. Comme le disait déjà Joan Robinson dans les années 1950 : « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout ». Au XIXe et XXe siècles, les damnés de la terre étaient les colonisés et les surexploités. Aujourd’hui, ce sont les hommes et femmes « inutiles ».

Qui sont ces « inutiles » ?

En France, par exemple, ce sont ceux qui n’ont pas accès à l’emploi : les chômeurs de longue durée, les jeunes et les retraités précoces privés d’accès au marché du travail. On peut y ajouter tous ceux qui vivent dans l’intermittence de « petits boulots » peu qualifiés, qu’ils enchaînent dans une grande pauvreté et sans pouvoir progresser. Ces personnes sont enfermées dans des nasses sans possibilité d’évoluer. Ils n’acquièrent plus de compétences, voire ils perdent celles qu’ils avaient. L’inutilité à soi et aux autres est ainsi une absurdité économique car personne n’y gagne et de plus, elle crée de l’humiliation — selon Descartes, « c’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne » — et des conflits politiques. Que les hommes inutiles cessent de l’être serait donc non seulement économiquement favorable, mais présenterait aussi d’importants avantages moraux et politiques. Voilà pourquoi c’est à mes yeux la priorité. Éradiquer l’inutilité est le programme minimal de toute lutte contre les inégalités et devrait faire consensus.

En quoi cette inutilité économique est-elle politiquement dangereuse ?

L’inutilité est en effet très dangereuse car elle constitue le terreau des mouvements populistes et xénophobes. Lorsqu’on est touché par l’inutilité économique, il est difficile d’en comprendre les causes et facile de croire que c’est de la faute des autres, notamment des étrangers, d’être sensible aux discours protectionnistes, anti-migrants et anti-élites. Ces opinions sont aujourd’hui transformées en idéologies pour des partis dits « populistes » ou « d’extrême droite » et que je qualifie pour ma part de « partis de guerre civile ». Ces partis politiques mêlent le délaissement social et l’inutilité économique à des migrations selon eux mal maîtrisées dans le but de renforcer les identités communautaires et réactionnaires. Pour ces mouvements politiques, l’ennemi est l’étranger « intérieur », le migrant. Ce qui est évidemment faux. Toutes les études le démontrent : les migrations économiques ne pèsent pas sur le marché du travail français. Mieux, elles participent à son dynamisme. Ce n’est pas parce qu’un nouveau travailleur entre sur le marché qu’un autre en ressort aussitôt. Quoi qu’il en soit, l’ancienne division politique des partis entre républicains et démocrates, droite et gauche, est remise en cause. En Europe et aux États-Unis, le nouveau clivage politique est l’affrontement de partis populistes et xénophobes prônant le repli identitaire « entre soi » et de partis sociaux-libéraux réclamant plus de compétitivité internationale du territoire et plus de mobilité sur le marché du travail, avec des systèmes de sécurité sociale adaptés à cette mobilité.

Le revenu universel répond-il à cette inutilité dont vous parlez ?

Je trouve que c’est une façon de baisser les bras et de ne pas prendre le problème à la racine. À première vue, cette idée paraît d'autant plus sympathique qu'il s'agit d’une des rares propositions politiques nouvelles de ces dernières années. Mais en fait, le revenu universel entérinerait l’inutilité économique. Or, je pense que nous avons besoin d’être utile aux autres pour vivre. Certes, on peut toujours émettre l’hypothèse que donner sans conditions à tous de l’argent pour vivre pourrait permettre à certains individus de créer des activités bénévoles fort utiles aux autres. Mais je ne pense pas qu’on puisse en faire une généralité.

N'y a-t-il rien à faire ?

Il faut en préalable distinguer emplois « nomades » et emplois « sédentaires ». Les premiers sont des emplois globalisés, en compétition avec d’autres territoires et donc délocalisables. Cela ne concerne que 27 % des emplois en France, dont la moitié sont déjà des professions de service. Les seconds, dits « sédentaires », sont en revanche liés à un territoire, c’est-à-dire qu’ils produisent des biens et des services locaux. Par conséquent, les emplois sédentaires sont en concurrence entre eux dans un même territoire. C’est dans les « soutes » du secteur sédentaire que se retrouvent les « hommes inutiles ». Or, le problème généré par la « globalisation » est que les emplois nomades diminuent fortement depuis une trentaine d’années dans tous les pays riches. En conséquence, la demande qu’ils adressent aux sédentaires baisse aussi, quand le nombre de ces mêmes sédentaires augmente. Les inégalités entre eux s’accroissent donc et finalement les sédentaires « en trop » tombent dans l’inutilité.

Quelles solutions seraient les plus efficaces ?

Pour recréer des emplois, l’Europe doit d’abord s’engager dans des politiques qui attirent et préservent les emplois nomades sur son territoire. Cela suppose certaines politiques bien connues, comme la montée en gamme des emplois nomades par la recherche et la formation, par exemple. Mais je pense qu’on n’y parviendra pas sans une certaine dose de « mercantilisme » européen. Il ne s’agit pas d’appliquer des droits de douanes sur les biens étrangers, une mesure que la mondialisation rend obsolète, mais d’attirer les investisseurs étrangers sur nos territoires par des politiques incitatives et contraignantes. Cela revient à leur dire, comme le font déjà les États-Unis et la Chine : « l’Europe reste le premier marché mondial, si vous voulez vendre chez nous, il faut aussi y investir ». Cela peut prendre la forme d’obligations de produire localement une certaine partie de la valeur ajoutée d’un bien ou service vendu dans le territoire. C’est ce qu’impose sans états d’âme le gouvernement chinois aux firmes globales. Mais ce n’est pas tout. Le secteur sédentaire, 73 % de l’emploi en France, rappelons-le, constitue un très important gisement d’emplois, si on parvient à le « dynamiser ». Pour cela il faut stimuler, par plus de concurrence, par des incitations à l’innovation, l’amélioration de la qualité des biens et services « locaux », ceux que produisent les emplois sédentaires. C’est une façon de recentrer la croissance, de la « déglobaliser ». La croissance verte, qui est plus riche que la moyenne en emplois sédentaires, peut y contribuer. Enfin, il faut des politiques spécifiques et ciblées pour « ouvrir les trappes » d’inutilité, en particulier la formation professionnelle, qui rend « employables » des hommes inutiles. N’oublions pas qu’il y a plus de 300 000 offres d’emplois non satisfaites en janvier 2018.

 

Propos recueillis par Simon Blin.

Photo : © Nicolas Tucat