Paul Virilio, pris de vitesse

Paul Virilio, pris de vitesse

Paul Virilio, urbaniste et philosophe de la technique, est décédé d’un arrêt cardiaque le 10 septembre dernier. Sa mort a été annoncée par sa famille ce mardi. Nous republions, pour lui rendre hommage, un entretien qu’il accorda au Magazine Littéraire en 1995.

Urbaniste, Paul Virilio ? Sans doute, mais pas seulement. Architecte ? Non, plus encore : un philosophe acharné à lire le présent, mais moins dans ce qui se dit ou s'écrit, que dans ce qui s'inscrit dans l'espace. Paul Virilio relève d'une espèce rare : la philosophie de la technique. Son ami Claude Parent a dit de lui : « Il est l'archéologue du futur ». C'est que Paul Virilio n'a de cesse de saisir les virtualités des techniques qui traversent nos corps et organisent notre rapport au monde et aux autres. Son dernier livre, La Vitesse de libération (éd. Galilée), propose une description saisissante d'un monde désormais lié aux techniques des télécommunications : le temps y abolit l'espace. Paul Virilio en décrit le danger spécifique dans l'accident en général. Et invite à la formation d'une écologie grise.

Paul Virilio, comment vous présenter ?

Paul Virilio : Je suis un war baby, une victime de guerre. Je suis né à Paris en 1932, d'un père italien, réfugié et communiste, et d'une mère bretonne. Au moment de la déclaration de la guerre, nous nous sommes réfugiés dans la famille de ma mère, à Nantes. C'est là que j'ai eu l'expérience décisive de la guerre : en deux grandes occasions.

Un jour, en 40, nous sommes en train de déjeuner. La radio annonce que les Allemands sont à Orléans. Peu de temps après, on entend un bruit bizarre dans la rue. Comme tous les gamins, je me précipite : les Allemands étaient en train de passer le pont et de foncer vers la côte. C'était à peu près comme le direct dans la guerre du Golfe, mais du direct motorisé. Ce fut pour moi l'expérience fondamentale de la vitesse. La vitesse, c'est d'abord ça : la surprise absolue, une information qui ne coïncide pas avec la réalité, parce que la réalité va plus vite que l'information.

L'autre expérience fut terrorisante : celle des bombardements destructeurs de Nantes en 42 et 43. J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier.

Ce spectacle de la guerre, d'une technologie toute-puissante, omniprésente, m'a totalement façonné. L'intérêt que j'ai pris pour la ville, la guerre et la technique, mes trois éléments, vient de cette ville ruinée en quelques instants. Mon expérience d'enfant a été celle du caractère totalitaire de la guerre, d'une guerre qui n'était pas une guerre comme les autres : c'était la Blitz Krieg, la guerre éclair, la guerre de la surprise, la guerre des médias déjà avec la radio, le cinéma, la conquête de l'air, et aussi la guerre de destruction massive.

Mon origine, c'est la guerre. La guerre a été à la fois mon père et ma mère. Le propre de la guerre c'est de coincer un personnage sur son drame. D'une certaine façon, à partir de 47-50, je n'ai pas vécu. Tout ce qui m'a constitué s'est produit avant. La guerre fut un phénomène tellement extraordinaire, dans tous les sens du mot, que l'après-guerre me semble plutôt ennuyeuse. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d'autres.

Que faites-vous après la guerre ?

P.V. : A la Libération, je me suis précipité à Saint-Nazaire pour voir la mer, me baigner, ce qui était interdit pendant l'occupation. Je découvre en même temps que l'horizon sans fin, sans faille et absolument pur de la mer, de l'Océan Atlantique, des objets bizarres, comparables aux statues de l'Ile de Pâques, en attente devant l'infini marin, abandonnés, en parfait état, n'ayant pas servi, munis de périscopes, de grenades à manches, de casques, vacants et à la disposition de tous. Je n'aurais pas fait d'architecture sans eux.

J'ai passé une dizaine d'années de recherches photographiques en navigant le long des côtes de l'Europe, à faire le relevé de tous ces objets. J'ai étudié l'espace de la Seconde Guerre mondiale, en essayant de comprendre la Schöne Totalität dont parle Hegel et que les nazis avaient mis en œuvre avec leur conquête de la forteresse Europe. Petit à petit, ils sont devenus mes professeurs d'école de guerre ; ils m'ont appris la guerre totale, que j'avais vécue sans l'analyser. Je me suis intéressé au territoire de la guerre, au paysage de guerre, à sa logique fonctionnaliste, à la balistique, à travers les problèmes de perception, d'occultation du champ de tir, d'angle mort qui commandent l'architecture des bunkers. Toute une construction territoriale se faisait jour.

J'ai fait de la peinture. J'ai fait beaucoup de métiers. J'ai peint les panneaux au-dessus des cinémas. J'ai été maître verrier : j’ai fait des vitraux de Braque à Varengeville ; j'ai travaillé sur les vitraux de Matisse à St-Paul de Vence. Puis, petit à petit je me suis dirigé vers l'architecture et l'urbanisme. J'ai travaillé avec un ami : Claude Parent. Ensemble, on a fondé Architecture Principe, une revue théorique sur l'espace, la ville, la mégapole qui commençait déjà à émerger.

Vous commencez à écrire relativement tard, puisque votre premier livre date de 1975.

P.V. : J'ai beaucoup écrit auparavant, mais des articles sur l'architecture et l'urbanisme, sur la reconstruction, sur les théories urbaines. J'ai travaillé avec de grands architectes comme Tangé, Isozaki, le groupe Archigramm, Paolo Soléri, tous les architectes de l'utopie architecturale, ceux qui ont donné le Centre Pompidou. Je m'intéressais à l'avenir de la ville par rapport à la technique : la rupture, la crise de la ville, le fait qu'on allait vers une banlieue infinie et des hypercentres qui seraient comme des postes de commandement. J'ai écrit sur les émeutes à Detroit ou à Los Angeles, les premières, celles des années 60. J'avais l'impression que quelque chose était en train de se faire jour dans la ville, qui annonçait la révolte de 68. J'étais déjà dans l'impact des télétechnologies, des technologies de la vitesse, de la vitesse absolue ou de la vitesse relative du supersonique.

En 68, je me suis engagé à fond. Je suis un de ceux qui, lassés d'une Sorbonne trop marxiste, prendront l'Odéon pour en faire un lieu de débat public, un défouloir de la parole. J'arrive avec des idées urbaines, avec l'idée que c'est la ville qui pète.

Après 1968, appelé par les étudiants, je suis devenu enseignant à l'Ecole Spéciale d'Architecture que j'ai dirigée pendant trois ans, entre 1972 et 1975. J'en ai été ensuite administrateur, vice-président et enfin président, fonction que je viens de quitter. C'est pendant ce quart de siècle, à l'école, que j'ai rédigé mes livres : le livre sur les Bunkers qui est une sorte de témoignage de ce qu'était pour moi l'espace militaire, comme espace de performance de la technique à l'état pur, à travers la guerre totale, et puis L'Insécurité du territoire qui montrait qu'il n'y avait pas seulement la guerre, mais que la technique définissait des territoires et une géopolitique qui n'était pas simplement celle des hommes mais celle des moyens techniques qui configurent le territoire. Le territoire est construit par les techniques de transport, de communication, d'échange ; et n'a d'existence que par ces technologies. Le territoire n'est pas le terroir.

Bunker archéologie et L'Insécurité du territoire sont mon origine. L'Insécurité du territoire montre le caractère incertain du territoire. La technique rend le territoire incertain ; elle le menace en tant qu'étendue et durée. La technique réduit le territoire, que ce soit la technique des chars qui viennent envahir Nantes en quelques minutes ou la Blitz Krieg des avions qui viennent vous bombarder au moment où vous ne vous y attendez pas ; le territoire est réduit à sa plus simple expression ; il devient incertain. La technique moderne, la technique hyperrapide, la guerre éclair, la guerre futuriste, non seulement fait perdre le terroir, l'enracinement, elle rend le territoire incertain. Plus la technique se développe, plus le territoire se modifie et se rétracte. La question de la vitesse est centrale parce que, dans la guerre, il y a deux éléments essentiels, la surprise et la rapidité. La guerre n'est pas simplement un affrontement de populations ou d'hommes, c'est un assaut de technologies. Et c'est en même temps la défaite d'une forme de territoire constitué par certaines techniques et détruit par d'autres. La technique défait un territoire pour en faire un autre. Les territoires sont toujours incertains.

Pour vous, il y a comme une nécessité de la guerre ?

P.V. : Héraclite l'a dit : « La guerre est mère de toutes choses ». Cela, je l'ai vécu, c'est un traumatisme que je ne veux imposer à personne, mais, hélas, le XXe siècle est un siècle impitoyable, c'est le siècle de la guerre totale. La guerre est permanente. Elle n'est pas accoucheuse de l'histoire comme on l'a dit, mais elle est permanente. Elle n'est pas permanente dans son effectuation par les batailles, mais dans sa préparation. Elle a toujours été à l'œuvre depuis l'invention des premiers navires, les trières ou les galères qui n'étaient pas des navires de commerce, mais des navires de guerre qui, comme l'a montré Braudel, servaient à transporter des marchandises. On ne peut pas parler de science, d'artisanat, de découverte industrielle, de mode de production sans parler de modes de destruction et de la préparation de la guerre à venir. La guerre qui m'intéresse, que j'appelle la guerre pure, est dans son développement plus que dans sa déclaration.

Ce qui m'intéresse, c'est la propension de la guerre à se développer à travers la connaissance, et, bien sûr, à travers les modalités du territoire. C'est là que je retrouve Foucault, le problème de l'enfermement, de la forteresse, le problème de l'Etat cité qui est un Etat forteresse, qui fait ville. Il n'y a pas de ville sans forteresse, à l'origine, parce que les armes d'obstruction, c'est-à-dire les remparts, les boucliers, les casques sont plus costauds que les lances, les couteaux. Ensuite, cette forteresse éclatera avec l'Etat nation, parce que les armes de destruction, les canons, l'artillerie auront abattu les remparts des châteaux forts et l'emporteront sur les armes d'obstruction.

Il y a deux catégories d'urbanistes. Il y a les urbanistes qui pensent que le commerce est à l'origine de la concentration urbaine, et il y a ceux qui pensent que c'est la guerre, la nécessité de réunir des forces. La ville se constitue comme un terrain de manœuvre. Avant d'être le lieu du politique, le lieu du théâtre, le lieu du commerce et des idées, elle est d'abord un champ de bataille avec l'organisation du périmètre, avec la place d'armes, qu'on appellera ensuite agora ou forum, où se réunissent tous les citoyens, avant de se répartir pour défendre les remparts et les portes de la ville.

On vous dira que, depuis 50 ans, le phénomène de la guerre a plutôt diminué.

P.V. : Il est vrai que l'on n'a pas connu de guerre mondiale depuis 50 ans. C'est qu'on a inventé l'arme absolue, l'arme nucléaire et avec elle la dissuasion. L'Europe, l'Amérique et la Russie se sont mutuellement paralysées. Désormais, la situation a changé. Et c'est une des grandes questions posées à l'histoire à venir : allons-nous réinventer la dissuasion à l'échelle du monde après la politique des blocs ? Peut-on imaginer une dissuasion tous azimuts, avec un nombre infini d'acteurs ?

La chute du mur de Berlin, c'est la fin de la dissuasion nucléaire. Nous entrons dans le troisième système d'armes : non plus les armes d'obstruction qui se sont écroulées avec les remparts de la ville ; non plus les armes de destruction qui se sont achevées dans l'arme de destruction de masse qu'est la bombe atomique, mais les armes de communication, c'est-à-dire les armes de perception. Les satellites, les moyens d'écoute, les systèmes d'alerte sont devenus tellement puissants, tellement omniprésents dans leur ronde autour du monde, que la dissuasion vient de l’œil. Il faut viser pour tuer. Ce qui tue c'est le regard, la désignation. Montrer quelqu'un du doigt, c'est le menacer, déjà le tuer symboliquement.

La dissuasion nucléaire, c'était la non-guerre, ou plutôt la guerre devenue pure, c'est-à-dire qui se contente de produire des moyens qu'elle n'utilisera pas. La guerre pure s'est révélée dans ce qu'on a appelé le complexe militaro-industriel, la dissuasion ne tenant pas à l'invention d'une bombe terrifiante et inemployable, mais à l'amélioration incessante des vecteurs, des moyens de détection, des systèmes d'armes, des bases, des moyens d'alerte. Avec la dissuasion, la guerre s'est déplacée dans sa préparation scientifique.

Mais la prolifération fait disparaître la dissuasion. La dissuasion est un marché à deux. A partir du moment où il faut dissuader tous ses ennemis potentiels, il n'y a plus de dissuasion. On ne sait même plus qui sont nos ennemis : peut-être que demain ce sera le Kazakhstan ou autre pays qui aurait décidé de nous bombarder ? Ou bien un terroriste qui viendra placer une bombe nucléaire ou une bombe à radiation (celle qui n'explose pas mais pourrit) dans le métro. C'est un des grands problèmes politiques à venir : quelque chose comme une dissuasion est-elle encore possible ?

Certains ont soutenu, de manière plus ou moins métaphorique, que la guerre du Golfe n'avait pas eu lieu.

P.V. : Je ne peux pas partager cette thèse soutenue par l'ami Jean Baudrillard. Elle procède du même geste que Faurisson soutenant que les camps n'ont pas existé ! On ne peut pas faire comme s'il n'y avait pas eu plusieurs centaines de milliers de victimes.

La guerre du Golfe fut la première guerre de l'après dissuasion. Elle réouvre l'histoire des combats traditionnels. Saddam Hussein a été le premier à tenter sa chance. Il y en aura d'autres. A partir du moment où le parapluie de la dissuasion disparaît, la guerre redevient possible, étrangère ou civile. L'histoire se réouvre.

Ce qui fait qu'il y a guerre, c'est d'abord l'échelle de la puissance mise en œuvre. La concentration technique des armes, armes de destruction ou de perception, dans la guerre du Golfe, était à l'échelle d'une guerre mondiale. La guerre du Golfe fut une guerre locale gérée mondialement. Ceux qui disent que la guerre n'a pas eu lieu sont en retard d'une guerre. Aujourd'hui la densité, l'intensité de la puissance n'ont plus rien à voir avec l'extension du champ de bataille. Attendent-ils une guerre mondiale qui s'étendrait au monde entier et qui durerait quatre ans ? C'est une vision des années quarante. La guerre du Golfe a été une guerre mondiale en miniature ; elle a été gérée mondialement et réalisée localement. Elle a été une guerre téléguidée, une grande guerre en réduction, une guerre qui a utilisé tous les moyens de la guerre nucléaire.

C'est une guerre mondiale en réduction et effectivement. La guerre du Golfe a été une guerre mondiale, en réduction. Elle a été mondiale dans le temps mondial de l'instantanéité de l'information, mais aussi des missiles, des satellites ; mais elle a été extraordinairement étroite sur le plan local, donc c'est la première guerre mondiale en temps réel, ce n'est pas une guerre mondiale dans l'espace réel comme la Seconde Guerre mondiale qui a concerné le globe : elle, elle a concerné cette compression temporelle qui est la nouvelle mondialisation.

Non seulement la guerre du Golfe a bien eu lieu, mais elle marque une rupture historique. Elle ouvre sur la nouvelle dissuasion : celle des armes de contrôle. Elle marque l'ascension d'un système de saisie instantanée de tout ce qui bouge, de tout ce qui existe. C'est la guerre des étoiles. La guerre des étoiles, ce n'est pas des lasers qui font sauter des fusées, mais d'abord le contrôle perceptif de toute action ; la guerre des étoiles est dans la logistique de la perception. La guerre, en effet, passe par les yeux : repérer un objectif, viser, désigner, repérer. Qu'est-ce qui est décisif dans le duel ? Non pas d'avoir des rapières ou des colts, mais d'avoir la rapidité de repérage des intentions de l'autre pour pouvoir le bloquer. Dans L'Homme aux colts d'or, ce ne sont pas les colts qui font la suprématie de Henry Fonda : c'est qu'il tire plus vite que les autres ; plus vite que son ombre. Personne ne l'attaque même s'il dispose des mêmes armes que lui, parce que sa visée est supérieure à celle des autres. Les armes de communication sont la mise en orbite de systèmes d'acquisition qui paralysent toute action, comme Saddam Hussein a été paralysé : paralysé par le fait qu'il était découvert, que toutes ses actions étaient repérées, même ses avions, il ne pouvait que fuir ; il ne pouvait pas intervenir. C'est cela la nouvelle dissuasion : la paralysie par supervision.

Comment interprétez-vous les attentats ? Je ne parle pas simplement des attentats français, mais de cette menace, assez neuve, qu'on a vu à Tokyo ou à Oklahoma City.

P.V. : La dissuasion a détruit la forme politique de la guerre, sa forme organisée, sa forme clausewitzienne. La forme politique clausewitzienne de la guerre s'est décomposée dans le terrorisme, les guerres de libération, la guérilla, au profit d'une violence chaotique, terroriste, qui peut être assumée par des individus ou des groupes restreints sans référence à un Etat. C'est le cas de la bombe du World Trade Center. L'attentat contre la World Trade Center était l'équivalent, pour le terrorisme, de la bombe de Hiroshima : on a osé le maximum ; car on a visé l'effondrement du World Trade Center.

L'attentat contre le World Trade Center, qui relève encore d'un terrorisme conventionnel, indique ce que pourrait être demain le terrorisme nucléaire : on ose au-delà de la limite. Le terrorisme des Palestiniens, qui tue dans un autobus, n'est pas du même ordre que les massacres épouvantables de la secte Aoum, du World Trade Center ou d'Oklahoma City. On est devant une montée aux extrêmes, non plus de la guerre politique, mais de la guerre transpolitique. Montée aux extrêmes, c'est-à-dire que, de même que la guerre s'était développée de la guerre locale à la guerre internationale, à la guerre mondiale et à la guerre totale avec la bombe nucléaire, de même le terrorisme part lui aussi du petit attentat pour avertir, faire peur, pour créer un climat, une psychose, à des actes de guerre totale, effondrer le World Trade Center ou l'immeuble d'Oklahoma City. La décomposition de la forme politique de la guerre amène la montée d'un terrorisme total. Après la guerre totale, le terrorisme total ?

Pourquoi ce terrorisme-là aujourd'hui ?

P.V. : Parce que la guerre ne s'éteint pas, parce que la guerre fait partie intégrante de l'histoire. L'origine de l'histoire, c'est le récit des batailles. La guerre fait partie de l'histoire, et elle resurgit. Quand on la comprime quelque part, elle transpire ailleurs ; elle fuit. On a comprimé, avec la dissuasion, la guerre internationale, la guerre mondiale, la « Grande guerre » comme on disait en 14. Elle va transpirer ailleurs. Les armes nouvelles sont des armes miniaturisées ; les recherches, pendant la dissuasion, ont cherché à permettre le transport des armes nucléaires ; les armes de destruction massive ont été miniaturisées, et sont donc transportables. A partir du moment où elles le deviennent, n'importe qui peut les utiliser.

Le pronostic est particulièrement sinistre. Va-t-on avoir un jour un attentat nucléaire ?

P.V. : C'est pratiquement inévitable. On aura un Hiroshima-attentat.

On note, dans vos travaux, une certaine fascination pour l'accident.

P.V. : L'accident est révélateur et prophétique. Il est ce qu'il faut affronter pour développer la technique. Dis-moi quel est l'accident, je te dirai quelle est la technique. Inventer un objet technique, c'est inaugurer un accident spécifique : inventer le navire, c'est inventer le naufrage ; inventer le train, c'est inventer le déraillement ; inventer l'avion, le crash, et l'électricité, l'électrocution. Ce qui m'intéresse en tant que critique de la technique, c'est de repérer la spécificité de l'accident.

C'est en analysant la négativité de l'accident d'un objet qu'on peut développer cet objet pour le perfectionner, pour l'humaniser, pour le civiliser. Soit le train lorsqu'on invente le chemin de fer, il y a deux types d'ingénieurs : les ingénieurs des Ponts & Chaussées en charge de l'emprise ferroviaire, des tunnels et des ponts (ponts très spéciaux parce qu'il ne faut pas qu'il y ait de vibrations), et puis il y a les ingénieurs de la machine à vapeur qui ont inventé les locomotives et les wagons. Tout cela va marcher, mais va dérailler. Vers 1880, on peut développer indéfiniment la machine à vapeur, comme les rails. Ce qui fait obstacle au développement des chemins de fer, ce sont les déraillements. C'est alors qu'on a inventé une nouvelle ingénierie, l'ingénierie de trafic, le « Bloc System », l'immatériel si l'on veut… II y a des rails, il y a le train, il y a les gares, mais il y a aussi le trajet, le trafic, et on va inventer l'ingénieur de trafic. C'est ce qui permettra le TGV.

Les nouvelles technologies du réseau, Internet et autres, sont de même nature. Elles portent un accident spécifique. Il n'est pas repéré parce qu'il n'y a pas de morts, parce qu'on ne voit pas de tôle froissée, de corps déchiquetés ; mais il y a le chômage, l'espionnage. Révéler l'accident dans n'importe quelle technologie, c'est permettre son développement, c'est civiliser la technique. La technique, c'est d'abord l'accident.

Pourquoi utilisez-vous le terme d'accident pour désigner cet événement et non pas celui de catastrophe ?

P.V. : Le mot accident a le mérite d'être bien balisé sur le plan philosophique par son opposition à la substance ; le mot catastrophe me semble exagéré. Le déraillement n'est pas voulu par le chef de chantier du chemin de fer et encore moins par le chauffeur de la locomotive. L'accident survient inopinément. Ia substance est nécessaire quand l'accident est relatif et contingent.

Quelle analyse faites-vous de l'accident de voiture ? Si notre société a une obsession de l'accident, c'est bien autour de l'accident d'automobile.

P.V. : L'accident d'automobile relève d'une sorte de guerre civile du mouvement. Notre société est une société de la mobilisation générale. L'automobile a été le moyen de la mobilisation sociale à travers le travail et le loisir. L'histoire est une accélération : accélération du déplacement physique, du transport des personnes, accélération de l'information avec la révolution des transmissions, et du même coup accélération et multiplication de l'accident. Accident « automobile » : le navire, le train, la voiture, l'avion, sont tous « automobiles ». Accident audiovisuel avec les télécom, avec le télétravail, la délocalisation qui permet de faire travailler des Chinois à trois francs de l'heure quand les gens crèvent en Europe. Avec l'accélération de l'histoire, il y a une multiplication des accidents, une sorte de guerre civile. C'est le progrès du mouvement, indissociable du progrès de l'accident, d'un accident qui évolue : dans un premier temps, les gens sont déchiquetés dans l'accident de chemin de fer, ou dans l'emboutissage-téléscopage de voitures ou de camions ou dans un crash au sol. Aujourd'hui il n'y a pas de morts apparents, mais des zombis, des laissés-pour-compte parce qu'on peut instantanément commander des travaux aux quatre coins du monde. Le chômage de masse est (d'une certaine façon) une forme de l'accident des télécom.

Un marxiste vous dira que qualifier ce type d'effet ou de contre-effet d'accident, est bien indulgent, parce qu'on pourrait aussi bien dire que ces accidents sont quasiment voulus.

P.V. : L'accident fait sans doute partie de la volonté de puissance – volonté de puissance de ceux qui manient la puissance, le capitalisme, le pouvoir –, mais puissance aussi de la technique. Il n'y a pas que la puissance de ceux qui utilisent la technique ; il y a la puissance propre de la technique, C'est cette puissance propre que j'ai vécue pendant la guerre, dans une contradiction extraordinaire : d'une part la Blitz Krieg, l'envahissement, l'horreur, les fusillés de Châteaubriant, et la même puissance des bombardiers alliés qui ont détruit Nantes. Il y a d'un côté les Alliés, mes amis, et de l'autre côté, les ennemis ; la puissance de la technique, quant à elle, est au milieu.

Pour combattre l'accident, on développe une pensée et des programmes de sécurité. Peut-on avoir le rêve, le projet ou l'utopie d'une disparition de l'accident ?

L'accident est la face cachée du progrès. Il n'y a pas progrès total ; le progrès n'est jamais que relatif, que ce soit dans le domaine économique, dans le domaine scientifique ou technique. Il n'y a pas de progrès sans son ombre ; l'accident est son ombre.

Soit. Mais y a-t-il un progrès qui mérite un accident ?

Avec le développement de la vitesse qui est à la base de la puissance de la technique, on est passé d'un accident spécifique, particulier, d'un accident localisé, à la possibilité d'un accident général, c'est-à-dire d'un accident qui concerne la totalité et de l'espace et du temps, un accident sans pareil, un accident inouï.

Contre l'accident local, on pouvait se prémunir par des polices d'assurance, ou des dispositifs techniques – contrôle de la circulation et régulation policière de l'autoroute. On pouvait accepter de payer pour se prémunir d'un accident local, spécifiquement situé ici et maintenant, alors qu'on ne peut pas se prémunir contre l'accident général, intégral. Les délais technologiques que mettent en œuvre non plus les vitesses relatives du train ou de la voiture, mais la vitesse absolue des ondes électromagnétiques, ouvrent la possibilité inévitable d'un accident général, dont l'image, mais comment le dire puisqu'il est inouï ? dont l'image serait le krach boursier, ou la radioactivité d'une contamination quasi instantanée de la totalité de la population.

Il est difficile de parler de quelque chose qui n'est pas encore survenu et reste en puissance… L'accident général est en puissance dans le chômage de masse, dans le fait que le chômage n'est plus un problème mais une solution, dans le fait que l'instantanéité de l'action et de la réaction provoque un véritable trouble politique. C'est plus qu'une crise ; c'est l'émergence d'un accident général, d'un accident qui est de même nature que le premier accident de la navette spatiale Challenger, c'est-à-dire quelque chose contre lequel on sait qu'il va survenir mais dont on ne peut pas se prémunir. Avec ceci qu'on ne peut pas s'en prémunir philosophiquement ou moralement, parce que cet accident-là est tout simplement impossible à assumer… Il y a donc une croissance de l'accident qui va de pair avec la croissance de la puissance, de l'argent, de la technique, et du monopole du marché.

Actuellement, il y a une angoisse manifeste autour de la catastrophe.

P.V. : Cette menace explique les écologistes. L'accident général est préfiguré par les écologistes. Le propre de l'accident général est de concerner toutes les disciplines. Chacune l'aborde à sa manière. L'écologie l'a mis en scène sous un certain angle. J'essaie de l'introduire autrement en parlant d'une écologie « grise » en opposition à l'écologie « verte ». L'écologie verte est une écologie substantialiste : faune, flore, qualité de la vie. Mais il y a place aussi pour une écologie des distances, de l'espacement, du rapport à autrui, du rapport au monde. Autant de signes, de symptômes de la catastrophe ou de l'accident général, des préoccupations qui pointent. L'accident général, c'est aussi l'accident qui survient quand on télescope le mur du temps réel, c'est-à-dire le mur d'une vitesse limite selon la théorie de la relativité : 300 000 km/seconde.

Votre philosophie est fondamentalement une philosophie de la technique.

P.V. : La technique a développé la vitesse. Il y a une vitesse initiale, qui est la vitesse du vivant, la vitesse métabolique, la vitesse des cellules, de la régénération des cellules. Le progrès de l'histoire, c'est le progrès du moteur : le premier moteur, c'est le cheval, que l'on va dresser, coupler – l'anglo-arabe – pour l'accélérer, pour en faire un animal plus performant. Ensuite, on a le navire à voile, puis à moteur, etc. Les progrès de la vitesse sont des progrès de la technique. Aujourd'hui, la technique, à travers la mise en œuvre des ondes électromagnétiques, a franchi deux murs, le mur du son, le mur de la chaleur celui qui permet de mettre en orbite un objet –, mais elle vient buter contre le mur du temps, le mur du temps réel, c'est-à-dire le mur de la vitesse de la lumière, un mur qu'on ne dépasse pas.

Une technique définit toujours une certaine forme d'espace-temps.

P.V. : La vitesse est un milieu, le milieu. Nous n'habitons pas seulement la surface de la terre, nous habitons la vitesse. La vitesse est un milieu dont les véhicules sont les théories ; elles interprètent le milieu : la voiture interprète le milieu vitesse différemment de l'avion supersonique, différemment de la marche à pied ou du vélo. La vitesse est un milieu, et chaque invention d'un nouveau médium – bicyclette, cheval, avion – est une manière de l'interpréter.

Dans cette histoire de la vitesse, de la technique et du progrès, vous pointez, dans votre dernier livre, La Vitesse de libération, une profonde transformation de l'espace-temps.

P.V. : L'espace ne peut pour nous s'identifier qu'à l'espace-monde. Or cet espace-monde, cette grandeur nature, est pollué par les télétechnologies de la vitesse de la lumière. L'espace-monde (l'espace réel) cède le pas au temps-monde, c'est-à-dire au temps réel.

Les technologies qui font la ville sont désormais des technologies du télétravail, de la téléconférence, de la téléprésence à distance. La ville à venir est donc une ville télétopique, ce n'est plus une ville topique. Les téléports en sont les éléments déterminants. La ville ancienne, c'était d'abord la porte à travers la forteresse. Cela a été ensuite le port, puis la gare, l'aéroport, des équipements qui s'inscrivent dans l'espace réel et laissent des infrastructures lourdes, – emprise ferroviaire ou pistes aériennes. Avec le téléport, on est dans l'immatérialité ; le téléport est forme constitutive de la télécité. Cela provoque la création d'une concentration urbaine spécifique : la ville monde. C'est l'hypercentre : non plus la cosmopolis, mais l'omnipolis. Rome ou Londres, comme capitales, ont été une première réduction de l'espace qu'elles contrôlaient, mais tout à fait relative puisqu'elles reposaient essentiellement sur le transport maritime, communauté hanséatique pour Londres, flotte de la Méditerranée pour Rome. Aujourd'hui, ce n'est plus l'espace réel, avec sa géométrie – centre, périphérie – qui domine. Il y a toujours des villes, mais de fait elles sont disqualifiées. Le véritable centre, c'est le centre du temps réel, une sorte d'hypercentre, de ville virtuelle, qui n'est nulle part et partout, et qui est un des éléments de l'accident général. Cet hypercentre du temps réel fait que toutes les villes réelles sont les arrondissements, voire la banlieue de cette ville virtuelle, de cette omnipolis qui remplace les cosmopolis qu'étaient Rome ou Londres. Si l'on suit la Global City de Saskia Sassen, on va dans cette direction. Singapour est déjà une ville-monde avec un port international, un aéroport international et son téléport, avec un satellite géostationnaire à 36 000 km d'altitude. La ville virtuelle, la capitale des capitales, la ville-monde, c'est ce centre qui est à la fois nulle part et partout et qui discrédite toutes les villes réelles, et en fait des banlieues.

Un Victor Hugo dirait peut-être qu'il s'agit là d'un progrès extraordinaire puisque ouvrant la possibilité d'une fraternité universelle.

P.V. : Je crois à cette fraternité, mais la positivité de la citoyenneté mondiale passe par un combat. Elle n'est donnée que dans le combat, dans une lutte contre la manière de privilégier le lointain au détriment du prochain. Longtemps, le prochain fut l'allié, le parent, alors que l'ennemi était le lointain, l'étranger. Aujourd'hui, on assiste non pas à une confusion du prochain et du lointain, mais à une inversion du rapport : le lointain, qui apparaît dans l'étrange lucarne, est l'ami, quand le prochain, le voisin, celui qui sent mauvais, qui fait du bruit, est l'ennemi. Il y a un renversement de la loi de proximité, qui explique la crise des villes. Mon voisin de palier est mon ennemi parce qu'il pue, m'emmerde, vient me déranger, alors que celui que je vois à la télé, que j'entends au téléphone, ne me gêne pas : je débranche quand je veux Cette inversion réalise la phrase de Nietzsche : « Aimez votre lointain comme vous-même ».

Voilà qui ouvre sur ce que vous appelez la cybersexualité.

P.V. : On est à une époque sans pareille. La téléaudition (la radio) ou la télévision participaient d'une perspective sonore et visuelle qui était encore celle du quattrocento. Nous entrons dans une perspective du temps-réel, de l'optique ondulatoire, avec la possibilité de transmettre instantanément des émotions et des sensations. On invente une perspective nouvelle, la perspective du toucher, qui permet une sexualité à distance, la télécopulation. L'événement est inouï : jusqu'alors on n'avait jamais pu toucher à distance. Or, aujourd'hui, à des milliers de kilomètres de distance je peux non seulement toucher avec des gants de données (des gants à retour d'effort), mais avec une combinaison spéciale je peux faire l'amour avec une fille à Tokyo, ses impulsions m'étant transmises par des capteurs me permettant de la faire jouir et de jouir moi-même… Ce n'est plus le divorce, c'est la désintégration ! Ce n'est plus le divorce du couple, c'est le divorce de la copulation, le préservatif universel.

Les capteurs qui sont actuellement inventés sont aussi olfactifs : ils permettent de sentir une rose à distance. On peut téléentendre, cela s'appelle la radio ou le téléphone ; on peut télévoir, cela s'appelle la télévision ou la vidéosurveillance ; le télétact permet de toucher, de manier quelque chose à distance ; on peut donc télésentir. La seule chose qu'on ne puisse pas faire, c'est télégoûter : on ne peut pas téléboire un Château Yquem ! Le goûter est le dernier sens qui résiste à la télé. C'est ça la fin du monde : non pas une fin du monde au sens de l'apocalypse ; c'est la fin du monde extérieur au sens de ce qui se tient en dehors de moi. On identifie son corps au monde ; on devient l'homme-planète. L'homme d'Internet, l'homme de la compression temporelle, c'est un homme qui serait en puissance d'être téléprésent.

Mais pourquoi est-ce que ce cyberespace ne serait pas lui-même un territoire ?

P.V. : Un milieu n'est pas territoire, il faut en travailler les éléments, et considérer l'accident général en face, comme ceux du transport ferroviaire ont regardé jadis en face le déraillement. C'est le rôle de l'écologie grise. Il y a un déraillement des télécommunications, un accident potentiel, dans la compression temporelle. Il faut se battre contre cet accident. Je n'ai jamais dit qu'il ne fallait pas prolonger le travail de la technique, mais qu'il fallait se battre. C'est le combat de Jacob avec l'Ange. Jacob est un homme libre, il se bat contre l'Ange toute la nuit. Cet Ange est son Dieu, il le révère ; mais il se bat pour rester un homme debout, un homme libre. Au matin, il dit à l'Ange : (« Lâche moi, j'ai combattu toute la nuit ». La technique, c'est le combat avec l'Ange. Si on ne se bat pas contre la technique, on n'est pas un homme libre.

 

Propos recueillis par François Ewald, philosophe, actuellement professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

Cet entretien a été publié dans le n°337 du Magazine littéraire, daté du mois de novembre 1995.

 

Photo : Photo : Paul Virilio © DANIEL JANIN/AFP

Entretien

Aurélie Charon © S.Remael/Ed. L’Iconoclaste

Aurélie Charon
Autrice de C'était pas mieux avant, ce sera mieux après (L'Iconoclaste)

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NUAGE ORBITAL, Taiyô Fujii, traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain, éd. Atelier Akatombo

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