Mathieu Riboulet, ou la peau du monde

Mathieu Riboulet, ou la peau du monde

Récemment vaincu par un cancer à 57 ans, Mathieu Riboulet était l’un des plus grands stylistes français de son temps. Il a forgé une langue d’une parfaite exactitude, entre obsession des corps et présence des fantômes. L’écrivain Camille de Toledo envoie une lettre à son ami.

Cher Mathieu,

La dernière fois que je t’ai vu, c’était à Berlin, le 25 juin 2017, dans cet appartement de rez-de-chaussée que louait Leyla et où vivaient désormais mes enfants, une semaine sur deux, au 39 de la Bernauerstrasse. Nous étions là tous les deux, le long de cette rue-là, la Bernauer, celle où passait le Mur. La rue de la séparation. Sous laquelle les tunnels avaient été creusés. Où des familles avaient tenté de se retrouver. La Bernauerstrasse où ont été prises les photos du soldat qui saute par-dessus les barbelés… Et toi, tu tenais vaille que vaille dans cette nuit et je me souviens que nous buvions de l’eau. Car lorsque la mort rode, c’est notre espoir de vie qui s’intensifie.

Vivre avec la destruction

Et cette nuit-là, tu as veillé tard, tu étais un peu là et un peu ailleurs, dans cette absence où sont ceux qui savent habiter le seuil entre les vivants et les morts. Et dans ma mémoire, nous avons très peu parlé de la maladie. Juste quelques bribes très concrètes. Mais sinon, je me souviens de ton sourire, et ta douceur qui m’aidait à supporter les éclats de voix de ceux, dans le jardin, qui se disputaient autour… je me rappelle d’une discussion sur la Syrie. Un intellectuel de passage qui disait que les Russes et Bachar… Et Leyla qui cherchait sans succès à défaire cette manie de la géopolitique et des calculs d’État, quand des vies sont là, sous les bombes. Elle disait : « Il y a eu une révolution, des vies qui voulaient transformer le temps et elles ont été abandonnées. » Et en les entendant, je pensais à l’un de tes derniers livres, où se mêlaient si étroitement les corps et l’Histoire : Entre les deux, il n’y a rien, l’histoire de ces corps que le pouvoir, les États, les polices avaient abattu sans rien entendre de leurs colères, de leurs désirs. Je me suis souvenu de ces mots qui étaient à plusieurs endroits de tes phrases pleines de grâce et de colère : « Comme des chiens ». Tu y avais dépeint l’Europe, celle des jeunesses d’Allemagne, d’Italie, quand on ne cherchait pas encore, pas à tout prix, à s’arranger avec les temps. Et dans ce livre, entre ces colères, il y avait ta voix, ta jeunesse aussi, partageant, mais de manière informe encore, à cet âge, cette espèce d’insurrection entremêlée de la peau et du monde. De la peau du monde. De la peau dans l’Histoire. De l’histoire des peaux.

Et toi, cette nuit-là, dans le jardin qui donnait sur l’ancien sentier de ronde, le no man’s land entre l’Est et l’Ouest, tu les écoutais, eux, leurs discussions, leurs disputes, et la façon qu’ils avaient de croire à la puissance de la parole. Et comment une conversation le long de la Bernauerstrasse, un 25 juin de l’année 2017, pourrait résoudre quoique ce soit à une guerre, un massacre, un génocide, à l’autre bout du monde ? Rien ne sert de parler. Rien ne sert d’écrire. Et pourtant nous parlons, nous écrivons. Et peut-être les écoutais-tu, ces voix, pour les consigner un jour de l’avenir, plus tard, en liant une fois encore, nos corps fiévreux, d’espoir et de peine, de honte et d’ardeur, de tensions et de libérations, à l’Histoire, l’autre nom de notre malédiction où comme le pensait Walter Benjamin peu de temps avant de mourir s’accomplissait, vaille que vaille, ce qui était pour lui et qui est pour nous, une catastrophe. Je crois qu’il y avait un peu de ça en toi, cette conscience incarnée, tragique, que vivre humainement, c’est vivre dans la destruction, avec la destruction. Surtout, dans ton attention aux vibrations des corps, c’est s’accrocher à ce qui aime, à tout ce qui peut aimer en nous, alors que tout est, en fait, appelé par ce vortex noir que certains nomment « progrès » et d’autres « guerres. » Tu savais ces choses-là, Mathieu, et maintenant, qui pourra nous les dire comme toi ?

Les aïeux endormis dans nos os

Depuis que tu es mort, j’ai rouvert un de tes livres : Les Œuvres de miséricorde. Et ce qui m’a frappé, dès les premières pages, c’est justement ça : le savoir. Qu’est-ce qu’un écrivain sait que le reste du monde voudrait bien taire ou oublier ? Que savais-tu, toi, qu’aucun autre ne parvenait à dire, comme toi ? Je lis et retrouve, d’emblée, deux corps : le tien, celui que tu qualifies de « corps français » et l’autre, celui d’Andreas, celui que tu dis être « le corps allemand ». Et il y a cette rencontre, cet embrasement, au début du livre. Tu fais ça, dis-tu, comme une expérience. Cette histoire entre toi et Andreas. Une expérience de la réparation. Et j’y vois aussi ton rire, à renvoyer ces deux vies, la tienne et celle d’Andreas à leurs « nations » pour voir ce qu’il reste en eux de la violence, des guerres. Comprendre non par l’esprit, mais par la peau. Descendre à cet endroit-là, qui est celui de la plus grande sauvagerie et de la plus grande beauté. Descendre au bas du ventre, pour entendre ce que tout le monde réprime, toujours, comme aux premiers temps du christianisme. Répression générale malgré tous les effets de manche pour nous faire croire que nous sommes libres, que le sexe est libre et la vie sans limite.

Je relis ces quelques pages au début des Œuvres de miséricorde et je pense à la longue histoire racontée par Peter Brown sur les premiers chrétiens, les stylites, ceux qui cherchaient à anéantir le corps, à le mortifier. Ce que tu sais, que tu dévoiles dans la colère et la grâce, c’est que nos monstruosités commencent là : par la répression de ce que nous sentons et qui nous terrifie : ce qui en nous veut aimer et qu’un voile brutal recouvre sans cesse, au point que nous devenons des machines à tuer pour ne pas avoir peur, pour ne plus sentir. J’ai pris, en commençant, sur mes épaules le poids de la langue, de l’histoire, du pays et du temps où je suis arrivé. Ce sont tes mots dès ces premières pages. Et encore : Je vais me rassasier de cet Allemand, ce sera un délice, aucun doute là-dessus, et c’est avec les ombres de la poignée d’aïeux endormis dans mes os... Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit, quand le livre est paru, c’était ma gêne de voir que tu assumais ces entités-là que je voulais défaire, pour que ça n’existe plus : « français », « allemand ». Pour moi qui ai sans cesse cherché des identités d’entre – le seul lieu où je me sente libre des assignations et des appartenances et, parce que ces vieilles choses, les nations, nous ont assez causé de morts, ce fut douloureux de les voir ressurgir dans tes phrases : un corps français, un allemand ? Fallait-il qu’ils soient encore là, tapis dans l’angle mort de l’hybridité qui grandit, qui s’épaissit. Mais tu le sais, je vis à Berlin, parmi ces corps « allemands » et je ne peux m’empêcher de penser que tu avais raison. Il y a ça, cette chose-là, en nous, que nous aimerions ne plus voir, les aïeux endormis dans nos os.

Mais alors : quels aïeux étaient endormis dans tes os, Mathieu, pour t’exiger, te vouloir, si jeune, si beau ? Et pouvons-nous guérir les morts qui nous poursuivent et nous hantent ? Y a-t-il une façon de les rassasier pour qu’ils nous laissent en paix et nous redonnent l’avenir ? J’aurais aimé te poser ces questions encore, et j’en avais d’ailleurs osé certaines, à Lagrasse ou à Paris, dans cet appartement perché qui donnait sur les toits. Je te posais des questions sur les liens de famille, là où sont les premiers morts, ceux qui s’accrochent à nous avec le plus de conviction. Mais dans ces cas-là, maintenant, j’y repense, tu me laissais parler plus que tu ne parlais. Il y avait, en toi, de vastes mondes de bonté et d’obscurité ; tu avais la pudeur des géants qui attendent patiemment le jour où il faudra tout rendre à la lumière. Le jour où la parole tombera, au juste moment. En y réfléchissant, je crois que c’est dans cette pudeur, le temps de cette pudeur, ce qu’elle couvait, que les phrases prenaient forme en toi. Acceptes-tu que je fasse cette hypothèse ? La pudeur où les phrases murissent et se préparent, comme un complot. Puis la douceur, où tout est réparé. La phrase entre un jet de pierre, un meurtre, et dans l’instant d’après, un pardon.

Guérir les morts

Vers minuit, tu as voulu partir. Et je t’ai proposé de te raccompagner. D’avoir été auprès de mon père dans cet étrange infini qu’est celui des cellules en nous qui refusent de mourir, qui parce qu’elles vivent infiniment nous tuent, d’avoir connu ça, cette espèce de maladie qui te prend toutes tes forces en repoussant la mort, je savais que parfois les forces manquent. Mais tu as souri. Tu m’as dit que non, tout allait bien, tu saurais retrouver le chemin de chez moi, là où vous étiez venus, avec Serge, un été. Je t’ai donné les clefs pour que tu n’aies pas à faire la route jusqu’au lac, le Wannsee, qui est tristement beau. Tu as dû, ce soir-là, marcher le long de la Bernauerstrasse, passer devant le Mauer Park, et peut-être as-tu pensé que c’était bien ta ville, celle des interstices, des passages, entre nous et l’histoire, entre les morts et les vivants, une ville où les écrivains se demandent si l’on peut réparer l’Histoire et guérir les morts. Je te le dirai, Mathieu, dans l’avenir. Je t’écrirai encore, pour te dire si une telle chose est possible. Mais pour l’heure, tu vois, c’est un souvenir douloureux qui me revient. Le lendemain matin, cela, je m’en rappelle, maintenant, nous devions nous revoir, mais je me suis levé tard et je n’ai pu t’embrasser pour la dernière fois.

 

À lire : Le Regard de la source, Mathieu Riboulet, récemment réédité chez Verdier poche, 128 p., 6,50 €. L’essentiel de son œuvre est édité chez Verdier.

Photo : Mathieu Riboulet © Maurice ROUGEMONT/Opale/Leemage