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Le selfie, un marronnier expansif

Written by Mobile Camera club | Aug 13, 2018 9:33:39 AM

Au commencement, le selfie était vulgaire. Il était une manie honteuse à laquelle s’adonnaient le touriste de masse, les adolescents… mais le phénomène a pris de l’ampleur lorsque des célébrités s’en sont emparées : des stars du show biz, des politiques et même le pape. Depuis, le selfie est devenu « hype » et celui qui refuse de le pratiquer est considéré au mieux comme grincheux, au pire comme ringard. Partout il s’impose comme une nouvelle manière de vivre : on se lève selfie, on mange selfie, on voyage selfie, on sociabilise selfie, on se cultive selfie, on paye selfie… voire on meurt selfie.

Dans de pareilles conditions, pas étonnant que ce phénomène de société fasse le buzz et rejoigne, au côté des francs-maçons ou des régimes alimentaires, les marronniers les plus appréciés des journalistes. Si les médias reprennent régulièrement ce sujet, ce n’est souvent que pour dénoncer le narcissisme de la pratique et partant, celui de notre société. Une société pourtant pas beaucoup plus égocentrée que celle du siècle dernier. Que l’on se souvienne de Baudelaire fustigeant déjà la « société immonde » de son temps, qui se ruait dans les ateliers photographiques des Grands Boulevards « comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal »[1]. En revanche, les moyens techniques pour exprimer ce travers et l’exacerber se sont multipliés. L’avènement du smartphone et des réseaux sociaux a rendu accessible à tous la production d’images de soi que l’on peut enfin contrôler et diffuser soi-même.

Le selfie est ainsi devenu l’invité indispensable de toutes les fêtes et de toutes les expériences. C’est pourquoi certains sociologues le voient également comme le reflet d’une société ultra communicante. En effet, avec lui s’est élaboré un nouveau langage commun mondial, démocratique et polymorphe, auquel chaque jour on découvre de nouveaux usages. Il fait fleurir les néologismes, comme autant de balises signalant son expansion toujours croissante (belfie, usie, bookshelfie, helfie, breakup selfieet la liste est loin d’être exhaustive). Outil de sociabilité, le selfie remplace la carte postale, l’autographe, le clip, se substitue à tout matériel de promotion. Il serait l’héritier surdoué du portrait carte de visite, inventé au XIXe siècle par Disdéri, qu’on partageait, tissant ainsi de nouvelles correspondances et affinités sociales. 

Les défenseurs du selfie soulignent son caractère prolifique, inventif et relèvent ses multiples formes : politique, artistique, historique, parodique… voire tout à la fois. Il est source de nouveaux codes visuels et si la plupart des utilisateurs se contente de les reproduire, d’autres essayent de s’en démarquer par tous les moyens : humour, originalité, héroïsme, etcRite de partage obligé pour qui veut intégrer la grande communauté numérique, le selfie serait la nouvelle scène où se joue l’inévitable tension entre l’envie de se conformer et celle de se distinguer, engageant ses utilisateurs dans une joute addictive d’images où la surenchère serait de mise, chacun se devant d’être le plus imaginatif, séduisant, idiot… Les détracteurs, eux, n’y voient que le symptôme d’une société en perte de repères et de valeurs, où chacun tente de se rassurer au travers du regard de l’autre et se nourrit de la gratification immédiate que lui procure son approbation, sincère, moutonnière ou encore stratégique, espérant un like en retour. Le like, nouvel opium du peuple, érigé au rang de monnaie et mètre étalon, sacrant l’idole du jour, enviée de tous : l’influenceur placeur en chef de produits.

Futile ou créatif, névrotique ou ludique, le selfie est un trou noir. Tentaculaire, expansif, il absorbe tout : l’ultra connexion, les excès de la société numérique, les nouveaux comportements, les jeunes, les people, les morts stupides, le spectaculaire, l’exhibitionnisme, le voyeurisme, les addictions, la surveillance, etc. Alors… à moins qu’on ne se lasse de la tyrannie des réseaux, le selfie a encore de beaux jours devant lui.

 

Les Expositions du Mobile Camera Club

[1] Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », in Ecrits sur l’art, Paris, Librairie Générale Française/Le Livre de poche, coll. « Classique », 1999, p. 363.

 

Photo : © DANIEL SHIH / AFP