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La nature n'existe pas

Written by Yves Bonnardel | Jul 31, 2018 1:39:51 PM

Un tel titre paraît abrupt ? En fait, je ne parle pas des prairies, des petites fleurs et des oiseaux, mais de l’idée de Nature, l’idée qu’on se fait du monde dans nos sociétés et qu’on désigne par ce mot… De fait, ce qu’on se représente généralement derrière le terme de Nature n’existe pas. C’est une fiction. Il s’agit d’une cosmogonie qui nous vient d’un passé reculé (Aristote, le christianisme…) et qui n’est plus du tout soutenable. Et, c’est là où je veux en venir, l’idée de Nature perpétue un rapport au monde non seulement faux, mais anti-éthique et dévastateur.

L’idée de nature est normative

L’acception courante de l’idée de Nature, dans notre civilisation, véhicule des idées d’ordre, d’équilibre, d’harmonie, mais aussi l’idée qu’il y aurait un monde naturel et, tout autre, un monde social, culturel, artificiel : humain. Elle véhicule aussi l’idée qu’il existerait une nature des choses (ce qu’on appelle l’essentialisme) : c’est la Nature avec un N majuscule, conçue comme Monde ou Totalité, qui donnerait leurs natures spécifiques aux éléments naturels, qui de ce fait peuvent être ce qu’ils doivent être pour tenir leur rôle et leur place dans l’ordre naturel global. 

Cette idée de nature est normative : elle ne décrit pas le monde « tel qu’il est », elle nous indique ce qui est souhaitable ou ne l’est pas, ce qui est juste, sain ou normal, ou non. Elle est prescriptive. On parle ainsi volontiers de comportements « contre-nature ». Si l’on avait simplement en tête « la réalité » ou « la biosphère », on ne pourrait plus affirmer que quoi que ce soit est « contre-réel ». Telle ou telle chose existe ou n’existe pas, est au monde ou ne l’est pas. Elle ne peut plus contrevenir à un ordre des choses… 

Enfin, last but not least, la Nature est perçue comme une entité, douée de finalité : ce qui est naturel est là pour une raison, et la Nature elle-même poursuit un but. En animant et sacralisant ainsi le « monde », en lui prêtant des intentions et en lui donnant un pouvoir de sanctification, on maintient un rapport religieux. La croyance en une « sagesse de la Nature » a permis et permet encore de justifier nombre d’imbécillités et, pire, d’atrocités. N’est-il pas naturel (dans l’ordre des choses) que le supérieur domine les inférieurs, en tant qu’homme comme être violent ou violeur, en tant que civilisé de se sentir supérieur aux autres peuples sous-développés (proches de la Nature), en tant qu’Humains de manger les autres animaux ? L’invocation de la Nature sert à court-circuiter toute exigence éthique.

Il n’y a pas si longtemps, notre monde comprenait Dieu, la Création et la créature. Dieu est moribond, mais ses œuvres lui survivent aujourd’hui encore : dans nos représentations, la « Nature » est à elle-même sa propre fin et son propre ressort, mais elle est désormais écrasée par la créature, l’Humanité, rendue elle aussi autonome, entièrement libre et finalement démiurgique. Dans cette mythologie moderne la Nature est une entité puissante mais néanmoins déchue, qu’on respecte à défaut de la craindre ou de la vénérer comme on le faisait d’un Dieu tout-puissant et vindicatif. Indéfinie, elle autorise une religiosité diffuse qui ne mange pas de pain – et l’invocation d’arguments naturalistes complaisants.

Une mise en scène de l’Humanité 

Pourquoi, alors que notre vision scientifique du monde ne recourt plus aucunement comme principe explicatif à l’idée de Nature, ni non plus à celle de « nature des choses », et même les réfute, l’idée de Nature se porte-t-elle aussi bien ? N’est-elle pas omniprésente dans nos discussions de comptoir ou dans la publicité, etc. ? Outre le pâle (mais suffisant) succédané de religiosité qu’elle autorise, elle fonde l’idéologie-socle de notre civilisation. On l’a vu, elle permet de diviser le monde en deux appartenances distinctes que tout oppose : l’idéologie humaniste aujourd’hui hégémonique nous représente d’un côté l’Humanité, règne de la liberté, de l’autonomie et de la souveraineté individuelles, de la morale et de la politique, de la culture et de l’artefact, de la société, du progrès, et de l’autre l’empire de la nécessité et du déterminisme, de la fonctionnalité des éléments (naturels) par rapport à la totalité (la Nature), de la circularité et de l’immobilisme, un tout autre monde dans lequel on voit bien qu’il est dangereux d’intervenir et où les notions d’éthique, de justice, etc. sont censées devenir absurdes. C’est le règne de la Nature. L’Humanité en aurait émergé et s’en serait extraite par ses propres forces, pour tout récemment finir par prendre ses aises et mettre en danger la planète.

L’idéologie de la Nature et celle de l’Humanité constituent deux faces d’une même pièce, l’idéologie humaniste / naturaliste. C’est parce que « l’Homme » (comme on dit en société patriarcale) est un être de liberté, séparé par un abîme de tout le reste de la Création, et tout particulièrement des autres animaux, qu’on lui reconnaît une dignité particulière, à nulle autre pareille, proprement humaine.

C’est cette dernière qui est au fondement de notre humanisme : les humains bénéficient de l’octroi de droits fondamentaux du fait de cette supériorité suprême, de cette dignité distinctive qui leur est reconnue. Les autres êtres sentients, réputés « êtres de nature », se voient dès lors dénier tout intérêt propre, toute individualité, toute intelligence et toute liberté et sont, eux, totalement exclus de la sphère de l’éthique. Bien plus, l’un de ces droits humains fondamentaux que nous garantit notre éminente dignité consiste en le droit de (faire) tuer les autres êtres sentients pour un oui ou pour un non, et notamment pour une raison a priori aussi capricieuse et frivole que le désir d’en consommer les chairs. Bref, l’opposition Humanité / Nature permet à l’Humanité de se mettre en scène comme le règne de la liberté émergeant de façon spectaculaire d’un monde déterministe pour en prendre possession.

L’idée de nature maintient les fictions hiérarchiques

L’idée de nature des choses, d’essences, qui baigne toujours notre civilisation, permet aussi de maintenir les fictions hiérarchiques. Dans notre histoire récente, comme cela est encore très nettement perceptible, hommes et femmes étaient de nature différente, de même que Noirs et Blancs, de même que enfants et adultes, etc. Toujours, les catégories dominées se voient affublées d’une nature spécifique (les femmes sont des reproductrices, les noirs sont des corps vigoureux, les enfants des « êtres-à-éduquer », les animaux des « êtres-à-manger », etc.) alors que les dominants s’appréhendent comme s’étant extraits par leur propre mérite de ces déterminations. Eux sont des êtres de culture, d’histoire et de civilisation. Or, de façon très « Ancien Régime », lorsqu’on parle de supérieurs et d’inférieurs, on raisonne en termes d’essences. On ne dit pas que je suis un être supérieur en telle chose précise pour telle ou telle raison particulière, mais que je suis, en tant qu’homme, en tant que Blanc ou en tant qu’humain, d’une nature supérieure, d’une essence supérieure. Aujourd’hui, on n’est plus censés être racistes ou sexistes, mais on continue par contre, en tant qu’humains, à se considérer comme « supérieurs » aux autres animaux. Supérieurs « en soi », par nature, par essence. Un signe parmi d’autres, mais non des moindres et non des moins sanguinaires, est qu’on les mange et qu’on les a asservis à toutes fins utiles ou inutiles.

Pour toutes ces raisons, l’idée de Nature est une calamité. Elle signe une séparation abysssale entre les humains et le reste du monde, perpétue une vision mystique qui permet d’évacuer une éthique fondée en raison, et elle assoit l’humanisme (le spécisme) et les autres types de discriminations arbitraires qui en procèdent.

 

Photo : Dans un élevage en batterie, des poules sont arrosées d'un spray désinfectant pour prévenir la transmission d'une épidémie de grippe aviaire. BAOFENG, CHINE, 17 avril 2013 © ChinaFotoPress / via AFP