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Pour un héros, combien d'humiliés ?

Written by Violaine Carrère | May 30, 2018 4:32:00 PM

Que d'ingrédients de choix dans l'histoire de Mamoudou Gassama ! Un petit garçon sauvé in extremis d'une mort très probable ; une prouesse physique, et par chance filmée par des témoins ; un geste civique accompli par un jeune homme déshérité, vivant dans l'ombre ; une promotion soudaine à tous les honneurs de ce jeune vivant dans un des lieux oubliés de la capitale, un foyer de travailleurs migrants, et le passage direct de sa situation de sans-papiers à l'entrée dans la nation française…

Une aubaine pour Emmanuel Macron

Mamoudou Gassama, jeune malien de 22 ans, a obtenu cette soudaine célébrité en grimpant avec une vitesse étonnante à la façade d'un immeuble pour sauver un jeune enfant accroché à un balcon au quatrième étage. Un acte que tous et toutes, quelles que soient les places sur l'éventail politique, se sont accordé·e·s à qualifier d'héroïque. Les images, tournant en boucle dans tous les médias, réseaux sociaux compris, sont apparues comme une aubaine pour la présidence de la République. Emmanuel Macron a sorti le grand jeu : réception du jeune homme à l'Élysée devant les caméras, remise d'une médaille, promesse de régularisation, puis proposition de naturalisation, et d'entrer dans le corps des sapeurs-pompiers de Paris.

Bien sûr, on ne peut que se réjouir pour Mamoudou Gassama, sorti de la précarité, et de la menace constante d'une arrestation, d'un enfermement en centre de rétention et d'une expulsion du territoire. On ne peut qu'applaudir l'acte de bravoure et la belle conclusion de l'histoire. Les anti-immigrés partisans de la chasse aux « clandestins » ne s'y sont pas trompés, en saluant et le geste de Mamoudou et celui du président.

Ils l'ont fait cependant en insistant sur le caractère exceptionnel que devait à leurs yeux avoir cette régularisation. Nicolas Bay, vice-président du FN et député européen a ainsi déclaré : « Incontestablement, cet homme a eu un acte de bravoure à Paris. S'il faut le régulariser pour obtenir l'expulsion de l'ensemble des clandestins, moi je signe ! ». Emmanuel Macron ne s'exprimerait pas dans les mêmes termes, mais est-ce que sa pensée est si éloignée ?

Bonne image et bonne conscience à peu de frais

Car si l'Élysée a bondi sur l'occasion, c'est qu'il y avait là de quoi jouer une jolie opération de communication. Les associations qui défendent les étrangers et les partis de gauche protestent contre la politique migratoire mise en œuvre par le gouvernement ? Dénoncent le caractère répressif du projet de loi qui arrive en discussion au sénat dans les jours qui viennent ? Le slogan « Équilibre entre fermeté et humanité », brandi par le ministre de l'Intérieur – le même que celui de ses prédécesseurs – ne passe pas, les opposants à la réforme estimant qu'elle n'est en rien « équilibrée » ? Qu'à cela ne tienne : les télévisions auront retransmis les images d'un Emmanuel Macron recevant avec gentillesse et tout sourire un immigré malien, l'écoutant, et faisant preuve envers lui de la plus grande générosité qu'un président de la République puisse avoir : octroyer la nationalité française. Un fait du prince. Bonne image et bonne conscience à peu de frais. Les bien-pensants sont satisfaits. Fermez le ban.

Évidemment, la question qui vient aussitôt aux lèvres est celle-ci : faut-il être un héros, un surhomme, pour avoir droit à des papiers ? Est-ce que seul·e·s celles et ceux qui accomplissent des actes extraordinaires peuvent prétendre à devenir Français ?

Le parcours de Mamoudou Gassama, s'il n'était pas tombé sur un attroupement sur le trottoir et s'il n'avait pas été filmé quand il a sauvé le petit garçon, aurait probablement été celui de centaines de milliers de personnes comme lui, originaires d'Afrique noire, du Maghreb, du Moyen-Orient, d'Asie, qui exercent les emplois qu'aux États-Unis d'Amérique on appelle les 3 D, « sales, dangereux et exigeants » (en anglais « dirty, dangerous and demanding »). Au mieux, il aurait eu la chance d'être employé par une entreprise respectueuse du droit du travail, qui l'aurait rémunéré normalement, lui établissant des fiches de paie. Mais sans doute que, comme dans la plupart des cas, il aurait été victime de toutes sortes d'exploitation, passant d'une entreprise à l'autre, payé de la main à la main bien en dessous du salaire correspondant à son travail, horaires à la discrétion de l'employeur, heures supplémentaires non indemnisées, congés non pris et non payés, équipement de sécurité non fourni, et mis dehors sous n'importe quel motif du jour au lendemain… Ce n'est qu'au bout de plusieurs années qu'il aurait éventuellement pu prétendre à ce qui s'appelle une « admission exceptionnelle au séjour », non fait du prince, mais fait du préfet, à qui est accordé ce pouvoir discrétionnaire.

Rappeler que tous ne sont pas bienvenus

D'autres, avant Mamoudou Gassama, ont eu la chance d'être remarqués pour un exploit, et ont été, selon les cas, ou régularisés ou naturalisés. Lassana Bathily, malien lui aussi, demandeur d'asile, qui avait renseigné les forces de police lors de la prise d'otages de l’HyperCacher, en janvier 2015, avait également eu droit à la naturalisation. Quelque temps après, Armando Curri, un albanais de 19 ans, désigné « meilleur apprenti menuisier de France », avait été régularisé afin qu'il puisse aller recevoir sa décoration au sénat.

Certains ont eu moins de chance : Mohssen Oukassi, tunisien sans-papiers qui avait sauvé d’un incendie plusieurs habitants de son immeuble à Aubervilliers en 2014, n'a eu droit, lui, qu'à une carte de séjour d’un an renouvelable. Il faut dire que son geste n'avait pas été filmé…

À chaque fois, l'enjeu est le même, et le message adressé est bel et bien de manifester que l'on n'est bienvenu en France que si on le mérite, et du coup de rappeler que tous ne sont pas bienvenus. En décorer un pour mieux souligner que les autres sont indésirables.

D'ailleurs, le projet de loi sur l'immigration actuellement en cours de discussion lui-même, de même que la précédente réforme de mars 2016 s'attachent à prévoir la possibilité de délivrer un titre de séjour aux personnes particulièrement méritantes. Le titre de séjour magnifiquement baptisé « passeport talent » est ainsi octroyé « à l'étranger ayant obtenu un diplôme équivalent au grade de master ou pouvant attester d'une expérience professionnelle d'au moins cinq ans d'un niveau comparable et qui, justifiant d'un projet économique réel et sérieux, crée une entreprise en France » ou bien  « à l'étranger qui justifie d'un projet économique innovant, reconnu par un organisme public », « à l'étranger qui procède à un investissement économique direct en France », et, plus largement, « à l'étranger dont la renommée nationale ou internationale est établie et qui vient exercer en France une activité dans un domaine scientifique, littéraire, artistique, intellectuel, éducatif ou sportif » (art. L 313-20 du CESEDA). La France sait reconnaître les talents, et veut les attirer.

Supporter le périple, le racisme, les humiliations : n’est-ce pas de l’héroïsme ?

L'utilitarisme a toujours été de mise en matière de politique migratoire : la nation française, comme les autres pays riches de la planète, aime se servir de l'immigration pour manifester sa puissance. Elle s'arroge d'autant mieux le droit de pourchasser et d'expulser des milliers de personnes d'une main qu'elle en distingue bruyamment de l'autre quelques unes, décrétées méritantes.

Et bien sûr c'est l'Etat, souverain, qui décide du mérite, lui qui qualifie, ou pas, d'héroïsme, telle ou telle conduite. Or quitter son pays, sa famille et ses amis, confier son sort à des passeurs pour parvenir à franchir des frontières, braver la mort en traversant les déserts et les mers, risquer d'être arrêté·e, racketté·e, battu·e, torturé·e, violé·e, est-ce que ce n'est pas de la bravoure ?

Et accepter de vivre des années durant caché·e, d'être employé·e aux travaux les plus durs, de supporter le racisme et les humiliations, tout cela pour permettre à sa petite sœur d'être scolarisée, à son père d'être soigné correctement, à son épouse d'avoir un intérieur plus décent, est-ce que ce n'est pas de l'héroïsme ?

L'affaire Mamoudou Gassama sera sans doute aussi vite oubliée que les autres. Les migrant·e·s, demandeurs d'asile, sans-papiers, ces héros anonymes, n'auront eu droit qu'à un bref instant de lumière, prodigué avec d'autant d'empressement qu'il autorise à les maintenir dans l'ombre, et dans l'affirmation de leur illégitimité.

 

Photo : Mamoudou Gassama © AFP PHOTO / Lionel BONAVENTURE