Europe année zéro

Europe année zéro

« Au lieu de céder au découragement, enfermés dans nos solitudes respectives, nous devons aujourd’hui nous réapproprier collectivement l’idée européenne. »

Être une femme polonaise manifestant pour ses droits, un jeune hongrois défilant contre Orban, un indigné de la Puerta del Sol de Madrid, un solidaire du parc Maximilien de Bruxelles. Être européen, enfin. Ou ne pas être, se résigner à ne jamais advenir véritablement. Voilà l’immense question qui se pose à nous. Le grand défi de notre génération.

Rarement dans l’histoire une idée aussi belle et audacieuse – la création d’une démocratie transnationale – fut portée par des bras aussi pusillanimes et tremblants que ceux de nos représentants. Le vieux rêve hugolien des États-Unis d’Europe fut confié par des dirigeants sans vision à des banquiers et des technocrates. Ce qui devait arriver arriva : ils l’ont modelé à leur image et l’ont transformé en repoussoir.

Au lieu de céder au découragement, enfermés dans nos solitudes respectives, nous devons aujourd’hui nous réapproprier collectivement l’idée européenne. Il ne s’agit pas là pour nous d’un choix, mais d’un impératif catégorique. Car l’Europe est à nos yeux la seule échelle qui nous permette de penser, de lutter, de vivre librement.

Si nous prenons au sérieux la menace du réchauffement climatique, nous avons besoin de l’Europe.

Si nous voulons imposer des règles communes à la mondialisation néolibérale, nous avons besoin de l’Europe.

Si nous entendons faire face au terrorisme ou résister à l’offensive des autocraties russe ou turque, nous avons besoin de l’Europe.

Si nous savons qu’un nouveau contrat social est nécessaire à l’heure
de l’intelligence artificielle, nous avons besoin de l’Europe.

Pas de l’Europe de Juncker ou de Barroso, certes, pas de cette Europe qui s’applique à défaire ce pourquoi précisément elle doit se faire.

D’une autre Europe, d’une Europe qui n’existe toujours qu’à l’état de désir et d’embryon, dans des lieux éclatés et des consciences non encore reliées. Notre Europe. Que faire ? Faire, déjà. Ne plus attendre de nos dirigeants qu’ils agissent à notre place. Inscrire nos réflexions comme nos pratiques dans un cadre d’emblée transnational. Produire une conscience européenne. Concevoir nos plateformes civiques de Tallinn à Lisbonne. Étendre nos associations d’Athènes à Dublin.

Mener à l’échelle continentale la lutte contre les nationalistes, qui haïssent l’Europe, et les néolibéraux, qui la rendent haïssables. Construire, d’îlots de résistance en pôles d’innovation, les majorités idéologiques de demain. La structure sans imaginaire dépérit. Or nous avons des ponts sur nos billets de banque. C’est donc d’abord par la culture que nous allons façonner l’habitat métapolitique qui donnera naissance à la démocratie européenne. Nous avons Internet, easyJet, l’euro, et pourtant nos horizons sont souvent moins européens, moins cosmopolites que ceux des penseurs florentins du XVe siècle ou des philosophes français du XVIIIe. Mobilisons-nous pour lancer un Erasmus de la culture qui soit autre chose qu’une confédération de gardiens de musée.

Une communauté transnationale, qui souvent s’ignore elle-même, grandit en marge des institutions, redéfinit l’espace public, réinvente les communs. Pense et agit. Elle fera l’Europe, ou l’Europe ne se fera pas. Dans un an, des élections auront lieu le même jour sur tout le continent. Nous n’avons plus de temps à perdre. Emparons-nous de la campagne à venir pour redonner à une Union branlante le parfum d’utopie qui s’est évaporé dans les couloirs de Bruxelles.

Il est temps !

 

Raphaël Glucksmann est directeur du Nouveau Magazine littéraire. Vincent Carry est membre de l'European Lab et We are Europe.

Photo : Manifestation anti-fasciste à Varsovie le 17 mars 2018 © Jaap Arriens/NurPhoto