Défendons la sociologie menacée !

Défendons la sociologie menacée !

La déferlante des opinions assénées sur Internet, des fake news et des informations complotistes, assaille de plus en plus le savoir issu de la démarche scientifique. Par Jean-Claude Kaufmann, sociologue et ancien directeur de recherche au CNRS.

Le monde académique reste solidement structuré autour de son principe de contrôle par les pairs, mais il se fait désormais déborder par ce qui se passe sur la scène médiatique et numérique, sans réagir de façon organisée, ce qui est gros de menaces nouvelles (qui s’ajoutent aux attaques actuelles contre l’enseignement de la sociologie, et à d’autres, en interne, cherchant à jeter le doute sur sa scientificité). Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’une menace abstraite, la défense de la sociologie est mise en procès au Tribunal de Grande Instance. Voici les faits.

Une usurpation de la science pour prédire la compatibilité amoureuse

En 2016, une émission de téléréalité de la chaîne M6 (Mariés au premier regard) a mis en scène un « sociologue » faisant état de ses « thèses scientifiques » pour prédire la compatibilité amoureuse. L’émission affichait sans cesse l’idée de la science quasi infaillible, pouvant délivrer les humains de ce difficile choix de vie. Dans un montage d’une violence psychologique insupportable, les couples étaient formés par le « sociologue » et deux autres experts, puis mariés sans s’être rencontrés auparavant. Il y aurait beaucoup à dire sur le plan moral et déontologique, mais tel n’est pas mon propos ici.

Contacté par la presse pour donner mon avis, j’ai fermement condamné le principe de l’émission, l’usurpation de la science et la prétention du sociologue à faire état de ses « thèses scientifiques ». De vagues tests de compatibilité existent certes (et sont l’objet d’un marché florissant sur les sites de rencontre) mais n’ont pas le moindre sérieux scientifique et sont d’une fiabilité tellement douteuse que dans l’émission les quatre couples formés par la « science » se sont séparés après quelques mois. Le « sociologue » quant à lui ne les utilisait d’ailleurs pas, préférant ses thèses personnelles, consistant à associer le facteur F (degré de féminité) et le facteur M (degré de masculinité), le plus grand écart entre les deux étant selon lui un gage de durabilité des couples.

Certains collègues pourront penser que je n’étais pas le mieux placé pour parler au nom de la science, voire que la situation est quelque peu ironique et paradoxale, étant moi-même souvent présent dans les médias, pour un travail de vulgarisation qui n’est pas toujours bien vu du point de vue académique. Je comprends leur désaccord et serais ravi d’en débattre, mais tel n’est pas mon propos ici. C’est moi qui ait été interrogé par les médias pour me prononcer sur la prétention scientifique de M6 et pour savoir si la sociologie cautionnait le programme. Le problème est justement que la sociologie académique n’est pas organisée pour se défendre. Elle considère peut-être que cela est négligeable, sans intérêt, que cela se produit ailleurs. Je suis convaincu qu’elle a tort, et que les conséquences négatives pourraient être considérables.

Un « sociologue » portant une vision antifeministe

Quelques mots sur le « sociologue ». Vous ne le connaissez sans doute pas, car il n’a jamais eu aucun échange avec la communauté académique, il s’appelle Stéphane Édouard. Pour sa défense, il proclame très fort qu’il a un DEA de sociologie, ce qui est exact. Son diplôme en poche, ne cessant de mettre en avant sa qualité de sociologue, il a monté une série de sites internet (notamment Hommes d'Influence) proposant du coaching en séduction, qui s’adressent principalement à de jeunes hommes un peu désemparés dans leurs rapports avec les femmes. Il prône notamment la réaffirmation d’une identité plus masculine, ce qui lui a permis de constituer un réservoir de fans, admiratifs de son assurance et du vernis culturel qu’il répand à tout propos. C’est sur cette base d’une identité masculine retrouvée et antiféministe qu’il participe par ailleurs à des sites radicaux d’extrême droite, tenant un blog sur Égalité et Réconciliation d’Alain Soral et un autre sur Fdesouche. En parallèle, il organise des séminaires rémunérés de coaching en séduction.

Interrogé par le journal 20 minutes, j’ai déclaré ceci, qui a été publié : « Un coach ayant fait des études de sociologie c’est très bien, mais quand il parle de ses thèses scientifiques c’est de l’arnaque ». À mon modeste niveau, et même si je n’étais sans doute pas le meilleur représentant possible, je me suis donc retrouvé dans une situation comparable à celle d’un lanceur d’alerte, dénonçant l’usurpation du mot « science » et l’image que l’on voulait donner de la sociologie. Stéphane Edouard a déposé une plainte en diffamation contre moi. J’ai été convoqué devant un juge d’instruction, qui m’a mis en examen. Le dossier n’a pas été classé sans suite, la diffamation a été retenue, je suis donc mis en examen et en attente d’un procès au Tribunal de Grande Instance de Paris, où je risque 12 000 € d’amende, des dommages et intérêt, sans compter les honoraires d’avocat.

Nous devons nous mobiliser et nous organiser

Ce texte est un appel pressant pour que la communauté scientifique des sociologues se mobilise, se saisisse de ce qui est bien plus qu’un fait divers et qui engage l’avenir de la discipline si nous laissons passer cela sans réagir.
Si le procès débouche sur une condamnation, les vannes seront encore plus ouvertes pour que tout et n’importe quoi soit proclamé au nom de la science et de la sociologie. Je vous demande donc de réagir, un peu pour moi-même bien sûr (ce n’est pas simple du tout d’être auditionné par la police, convoqué au tribunal et mis en examen), mais surtout pour la discipline, car ce qui se passe n’a rien d’anecdotique.

Le bénéfice à plus long terme de cette triste histoire pourrait être d’inaugurer un moment de réflexion nous permettant de clarifier nos positions et mieux nous organiser dans l’avenir.

 

Jean-Claude Kaufmann est sociologue et ancien directeur de recherche au CNRS. Il travaille particulièrement sur le comportement du couple dans notre société. Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont L'étrange histoire de l'amour heureux (Ed.Hachette Pluriel Reference, 2010).

 

Photo : © Lou Breton/M6

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !