L'autoritarisme est-il l'avenir de la démocratie ?

L'autoritarisme est-il l'avenir de la démocratie ?

Régime autoritaire et progrès social sont-ils nécessairement contradictoires ? Portant son regard sur l'histoire contemporaine des pays asiatiques, l'historien Jean-Louis Margolin défait cette idée reçue.

Le 3 mars 2018, lors d’une conférence à Abu Dhabi, Nicolas Sarkozy croyait devoir constater que « les grands leaders du monde viennent de pays qui ne sont pas de grandes démocraties ». Empiriquement, l’assertion est discutable : l’Allemagne, la France, le Japon, l’Inde, le Brésil et les États-Unis - entre autres - ont fourni ces dernières décennies quelques dirigeants remarquables, alors que bien des régimes autoritaires ont été gérés de manière catastrophique. Il reste que l’espoir d’une démocratisation universelle, à son zénith vers la fin des années quatre-vingt (effondrement des dictatures tant communistes que latino-américaines), est aujourd’hui à son nadir. Même dans les vieux bastions occidentaux de la démocratie, la coalition implicite de ceux qui s’abstiennent aux élections et de ceux qui choisissent des candidats marqués d’autoritarisme est désormais souvent majoritaire. On y est davantage attaché aux droits sociaux qu’au droit de vote.

Deux hypothèses, érigées il y a une trentaine d’années en quasi-évidences, se trouvent d'ores et déjà cruellement démenties. Non, le développement économique et social ne mène pas forcément à la démocratisation. Non, l’ouverture des régimes communistes maintenus - Corée du Nord exclue - au grand vent de la mondialité (commerce, investissements, mais aussi études, recherche, tourisme) ne leur a pas insufflé le libéralisme politique. Il convient certes immédiatement de nuancer : bien loin de consacrer le triomphe d’un capitalisme sauvage, l’économie chinoise reste fortement marquée d’empreinte étatique, particulièrement manifeste dans les services publics, la planification urbaine et le secteur financier ; l’État demeure propriétaire en dernier ressort de l’ensemble du sol ; et la mondialisation y est souvent à sens unique, le marché intérieur demeurant assez fermé. Par ailleurs, quelque inquiétude que puisse susciter le renforcement du pouvoir de Xi Jinping, l’individu est aujourd’hui en Chine infiniment plus libre que sous Mao Zedong, ce qui doit quand même être relié à la libéralisation économique : la Corée du Nord en constitue le parfait contre-exemple.

Mais le président Xi, lors de son discours d’octobre 2017 au XIXe congrès du parti communiste, a pour la première fois présenté l’autoritarisme développementaliste de son pays comme un modèle alternatif pour le monde entier. C’est en réalité Singapour qui inaugura dès les années soixante-dix cette combinatoire aussi inattendue que durable entre autorité et prospérité. Deng Xiaoping y glana idées et conseillers, sans s’arrêter au fait qu’ils avaient anéanti sous la répression le communisme local. Singapour constituait aussi un contre-feu à l’expérience taiwanaise, qui montrait simultanément que démocratie et sinité pouvaient faire bon ménage, sans devoir renoncer à la réussite économique.

Des peuples préfèrent-ils l’autoritarisme à la démocratie ? Ce n’est sans doute pas ainsi qu’il faut poser la question. Les dictatures corrompues, claniques et indolentes - la plupart le sont -  ne peuvent à terme survivre que par la terreur. Par contre, beaucoup de gens (et cela concerne aussi les sociétés occidentales) valorisent l’efficacité, l’honnêteté, l’indépendance face aux lobbies, la capacité à protéger autant, voire davantage que la disposition des dirigeants à se soumettre aux élections et à respecter la séparation des pouvoirs ou la liberté d’expression. Si l’on préfère la démocratie à une forme moderne de despotisme éclairé, on n’approuvera pas cette hiérarchie de valeurs, mais il ne suffit malheureusement pas de la condamner. La Chine a de bien meilleurs services publics que la démocratique Inde, elle se préoccupe bien davantage de son environnement, et les corrompus y sont bien plus souvent punis. Ce ne sont pas des points secondaires.

Si les démocrates sincères veulent éviter de laisser un bel avenir à l’autoritarisme, il leur faut regarder un peu au-delà de la démocratie procédurale, et dépasser le seul respect des droits et libertés, si indispensable soit-il. Il leur faut démontrer concrètement que la démocratie peut faire au moins aussi bien que ses adversaires en matière d’amélioration substantielle de la vie des populations. Cela n’a rien d’évident – n’en déplaise à Amartya Sen –, dans la mesure où lui manquent la stabilité et la capacité à imposer aisément les mesures d’intérêt général. Mais c’est à l’aune du pragmatisme, et non de grands principes, que sont et seront jugés toujours davantage systèmes politiques et gouvernements. De ce point de vue, pour paraphraser Marx, l’Asie nous montre l’image de notre propre avenir.

 

Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Aix-Marseille et chercheur à l'IrAsia.

Photo : Xi Jinping © MARK SCHIEFELBEIN/Pool/AFP