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Antisémitisme. Appel des 300 : « Pourquoi je suis mal à l’aise »

Written by Serge Hefez | Apr 26, 2018 2:01:43 PM
  • Je vais être très honnête avec vous. Je dois avouer que j’ai une sensation de malaise après les réactions provoquées par ce texte. Ce n’est jamais très agréable de se faire traiter de « fasciste sioniste » sur Twitter ! Si j’osais l’analogie, je dirais que je me sens un peu comme certaines des femmes qui ont regretté d’avoir signé la pétition parue dans Le Monde autour de « la liberté d’importuner ». Pour autant, il y avait urgence pour moi comme pour les très nombreux signataires à exprimer un ras-le-bol, s’engager, se mouiller, bref mettre les pieds dans le plat devant ce qu’il faut bien appeler une forme de déni de la collectivité autour de ces questions. Attention, il ne s’agissait surtout pas de dire un « ras-le-bol » des musulmans, de les essentialiser, ou de les considérer tous antisémites. Bien au contraire. Mais alerter sur un phénomène inquiétant qui, pour de multiples raisons sociales, politiques, culturelles, familiales, conduit à une salafisation de la religion musulmane. Et à une propagation de l’antisémitisme pouvant provoquer des passages à l’acte meurtriers.

    Comment avez-vous eu connaissance de cette pétition, et pourquoi l’avez-vous signée ?

    Je dois vous raconter cette journée particulière et le contexte qui m’ont amené à signer. Jusqu’à présent, je me tenais soigneusement à l’écart de toutes ces questions. Je n’avais vraiment pas d’appétence pour les débats autour de l’antisémitisme. Je dirais même que j’étais dans une forme de déni. Ainsi, lorsque la première vieille dame juive a été assassinée (Sarah Halimi, ndlr), j’avais plutôt tendance à me dire qu’il s’agissait de deux petits cons commettant avant tout un acte crapuleux. J’ai eu des discussions très vives, des engueulades disons-le, avec mes amis juifs, beaucoup plus identitaires que moi, et des copains comme Philippe Val ou Pascal Bruckner qui sont à l’origine de la tribune. Ils me disaient : « Regarde la réalité en face, enfin ! ». J’étais en quelque sorte considéré comme un juif honteux et renégat. Et puis, il y a eu cette journée particulière. Je suis psychanalyste. D’une part, j’ai une consultation à l’hôpital où je m’occupe de jeunes radicalisés. De l’autre, je reçois des patients dans mon cabinet. Ce jour-là, je reçois coup sur coup une enseignante en plein désarroi qui me raconte à quel point ses classes, avec de nombreux jeunes garçons d’origine maghrébine, l’empêchent de faire cours. En particulier autour des questions d’égalité des sexes, des rapports hommes-femmes. Franchement, elle n’en pouvait plus. Elle me disait qu’elle se sentait devenir raciste, que quelque chose se « salafisait » dans les banlieues où elle travaille, que les propos antisémites se multipliaient. Alors que ses profondes convictions de gauche la mettaient, croyait-elle, à l’abri de ce type de sentiments. Puis, toujours la même journée, toujours à mon cabinet, j’ai reçu une mère. Elle vient d’être convoquée par le proviseur du lycée de son fils : « Je vous conseille de le retirer du lycée car il est en danger ». Il porte la kippa tous les jours. Cela m’a vraiment interpellé. Et je recevais dans la foulée cette tribune des 300. Je me suis dit qu’il fallait réagir, s’engager, même si certains termes peuvent paraître choquants.

    Justement, cautionnez-vous des passages qui font polémique comme l’idée d’une « épuration ethnique à bas bruit » ?

    Pour être parfaitement honnête, lorsque j’ai vu l’expression « épuration ethnique », j’ai arrêté de la lire dans un premier temps. Mais j’ai repris la lecture ensuite. N’oublions pas l’état émotionnel dans lequel j’étais ce jour-là et que je viens de vous décrire. Alors je me suis dit : « Tant pis, j’y vais. Cela va faire du buzz, mais comme tout buzz il aura peut-être un côté salutaire ». Même excessif, ce cri d’indignation doit être poussé.

    N’y-a-t-il pas pourtant un risque que cela jette de l’huile sur le feu ? Dans une tribune parue ici-même, le professeur de philosophie Saïd Benmouffok qualifie de « pompiers pyromanes » les signataires de l’appel et les accuse de ruiner la pédagogie au quotidien que les enseignants essaient de pratiquer autour de ces questions sensibles.

    Cela me parait très exagéré. Pour quelques personnes comme lui, nuancées, qui connaissent très bien le sujet, des milliers d’autres sont complètement paumées ! C’est plutôt à celles-là que j’ai pensé en signant. Il faut que dans les plus hautes instances de l’Éducation nationale, on les aide, on les soutienne : ils se sentent si seuls ! Et personne ne veut le voir. L’école comme la justice d’ailleurs n’osent pas parler frontalement de religion. Cela me rappelle les tabous et les silences autour des questions de sexe, de genre. Ce qui relève a priori de l’intime et du privé, de la famille, on n’y touche pas. Du coup, on continue à perpétuer des inégalités de genre ou de races. Peu à peu, le rapport de forces entre les valeurs du privé, chez ces jeunes, et les valeurs de l’école et de la république, devient inégal. Une prof de Marseille le raconte très joliment. Lorsque les jeunes filles arrivent dans son cours, elle enlèvent très sagement leur foulard, écoutent très poliment, posent des questions, s’intéressent à tous les débats autour de l’égalité hommes-femmes. Mais elle a le sentiment qu’elles sont clivées : « c’est comme si elles allaient à l’école des blancs », a-t-elle écrit. Cela en dit long sur ce qui est en train de se jouer.

    Partagez-vous l’idée qu’une élite bien pensante manierait « l’excuse sociologique », et entretiendrait donc une sorte de silence médiatique, pour finalement minorer, voire nier, l’existence de ce « nouvel antisémitisme » ?

    Je ne le dirais pas comme ça. Le problème est que le débat se radicalise, se polarise très vite. Quand on alerte, comme j’ai tenté de le faire, on devient un fasciste sioniste. Et si l'on se tait, ou simplement qu'on pratique une analyse nuancée, on est dans l’excuse sociologique. Or on ne peut pas opposer l’idée de gauche selon laquelle la relégation de certains jeunes peut conduire à une radicalisation et à l’antisémitisme et l’idée que seul le religieux est en cause. C’est bien l’un des points qui me gêne dans le texte. Il y a un côté déclaration de guerre. Or, quand on veut faire la guerre, on crie des choses, on se sent du côté du Bien. J’ose espérer que le but profond de ce texte sera atteint : provoquer des réactions et permettre de trouver des solutions éducatives urgentes. Pour mettre fin à une véritable situation de cécité collective.

    Propos recueillis par Emmanuel Poncet

Photo : Serge Hefez © BALTEL/SIPA - Marche blanche en l'honneur de Mireille Knoll © Jan Schmidt-Whitley/NurPhoto/AFP