« La littérature est l'arme ultime de la liberté humaine »

« La littérature est l'arme ultime de la liberté humaine »

Grand entretien avec Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS, critique littéraire et auteur de Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle.

Dans son dernier essai, Réparer le monde, Alexandre Gefen, explore la littérature contemporaine au prisme de l'imaginaire collectif thérapeutique. Il y aborde les « oubliés de la grande histoire » comme les écrivains de la « littérature restreinte » et interroge notre besoin d'écrire et de lire.

 

Dans votre ouvrage, vous faites de la littérature une discipline aux vertus réparatrices et une force de résistance à la maladie, dans la continuité d'analyses comme celles de Susan Sontag ou de Virginia Woolf, qui font de la maladie une « expérience poétique ». Comment s'opère ce « traitement littéraire » ?

Alexandre Gefen. L'idée que la maladie est une expérience qui peut être guérie par les mots date de Pascal et de Montaigne voire de la philosophie grecque. Elle s'est systématisée dans le monde contemporain, au point qu'aujourd'hui, on a une médecine narrative qui travaille sur le récit des gens et qui les accompagne avec des mots. Il y a de l'art thérapie dans les soins palliatifs mais aussi une écriture thérapeutique supposée aider des gens en confrontation avec la mort. Ce qui est intéressant, c'est qu'on en est à un stade où ces idées sont reprises par les médecins, qui utilisent le storytelling et la narration pour guérir leurs patients. La littérature apparaît comme le seul moyen qui reste quand il n'y a plus aucun autre mode d'action possible. De ce point de vue, on met souvent en exergue la situation des victimes des camps, qui n'ont eu que cette arme-là. C'est l'arme ultime de la liberté humaine.

 

Vous parlez aussi beaucoup des traumatismes et en particulier d'une culture du trauma dans l'époque que nous vivons. À quels traumatismes d'aujourd'hui peut répondre la littérature ?

On m'a récemment utilisé dans un point de vue dans Le Monde, qui était une des suites de la tribune des 100, en me reprochant d'avoir expliqué dans mon bouquin que la culture du trauma avait envahi le champ contemporain avec l'idée que je m'en prenais à cette culture du trauma et donc, que j'étais pour la liberté d'importuner. Je tiens à préciser que je ne suis pas pour la liberté d'importuner. Je ne m'en prends pas à la culture du trauma, je l'analyse. Effectivement, la culture du trauma individuel et du trauma collectif, la définition de soi comme un individu traumatique ou individu résilient, est un sujet très présent dans le champ contemporain, quoi qu'on en pense. Les projets d'écriture sont très souvent l'expression d'un trauma originel. C'est vrai aussi bien de très grands écrivains comme Emmanuel Carrère qui dit, dans D'autres vies que la mienne, « il est vrai que ça va beaucoup mieux en le disant », que pour de gens plus modestes. Nous sommes face à cette tentation, qui peut inquiéter dans sa capacité à verrouiller l'individu dans son trauma.

 

Pourtant, ces 100 signataires – journalistes, éditrices, actrices, animatrices radio – appartiennent à une culture où l'on peut s'exprimer et être lu, vu et ainsi reconnu…

Parce qu'il s'agit de femmes qui ont gagné, qui ont vaincu et qui invitent les autres à faire comme elles. Or tout le monde n'en a pas les moyens. Je crois qu'elles voulaient dénoncer une culture victimaire et un puritanisme. Tout le monde peut être d'accord pour dénoncer cela. Et elles manifestaient l'alliance, pourtant contradictoire, de la psychanalyse – qui rappelle qu'il y a de la vie sexuelle partout – et de la psychologie évolutionniste de Peggy Sastre – qui rappelle qu'il y a des tendances logiques lourdes à la séduction et qu'on ne peut pas les nier. Certes. Il n'en demeure pas moins que c'était quand même écraser la revendication légitime d'un nombre considérable de femmes.

 

Justement : votre livre, qui s'attache à construire une analyse de la place de la littérature dans le champ contemporain en intégrant la littérature dite « populaire », s'adresse-t-il aussi à ceux qui « n’ont pas les moyens » de s'exprimer, d'être publié ou simplement d'avoir accès à la culture littéraire ?

Ce qui m'a étonné, c'est que le livre a connu un succès en dehors des cercles universitaires. Cette question littéraire touche les gens, y compris ceux qui n'ont pas accès à la « haute littérature » ou « littérature restreinte » comme dirait Bourdieu. Ils se retrouvent dans l'idée que les écrivains ont aussi vocation à leur faire du bien et pas simplement à leur torturer l'esprit. Que pour une fois quelqu'un fasse sortir le livre de l'espace esthétique abstrait, pour les amener dans l'ordinaire et dans le cours d'une vie. J'ai une vraie volonté d'ouvrir le champ littéraire et le mot « littérature » à des œuvres que je jugerais paralittéraires. Je démarre actuellement un projet autour du best-seller et de la littérature amateur : ce que les gens écrivent sur Wattpad, ce qui se fait en ateliers d'écriture. Les gens écrivent massivement mais personne n'en parle.

 

Dans les premières pages, vous parlez du numérique et des réseaux sociaux. Voyez-vous Internet comme un lieu de reconfiguration du savoir et l'écriture littéraire ?

Le cas de Wikipédia montre que les amateurs sont capables de rivaliser avec les spécialistes et les experts. Je crois qu'on assiste à un mouvement de fond grâce au numérique qui est une démocratisation de l'écriture qui suit le mouvement du XIXe et du XVIIIe qui fut celui de la lecture. Aujourd'hui, chacun veut écrire son histoire, veut se lancer dans un roman, qu'il s'agisse de la traduction de son histoire personnelle ou d'une fanfiction. D'autres s'inventent poètes sur Internet et d'autres encore deviennent humoristes sur les réseaux sociaux… C'est cet investissement dans l'écriture qui est intéressant. Les contraintes de Twitter et de Facebook peuvent inviter à essayer de briller par les mots. La reconnaissance sociale est proportionnelle à l'inventivité verbale. 

 

Est-ce le signe – avec par exemple l'éclosion des lectures et des performances littéraires sur scène – d’une renaissance de la littérature ?

La littérature redevient vivante. Elle investit les lieux, elle se lit, se dit, est l'objet de rencontres. L'écrivain devient quelqu'un avec qui on peut discuter et quelqu'un qu'on entend dire ses textes et la poésie est l'avant-garde de ce phénomène. Le poète n'est plus celui qu'on lit seul sous un arbre mais qu'on va entendre sur des tréteaux dans un nouveau lieu, dans l'invention d'une nouvelle communauté autour de la poésie. Il y a un nouvel idéalisme poétique social.

 

Quelles ont été les réactions du cercle universitaire à la sortie de votre livre ?

On m'a accusé d'avoir enterré la littérature. En France, la littérature est connotée verticalement, il y a une sorte d'aristocratie des écrivains, l'idée qu'on ne peut être écrivain si l'on n'appartient pas aux happy few. L'idée que la littérature relève d'un bien commun, qu'elle puisse être partagée en dehors de sphères où elle assume un rôle d'identification sociale, n'est pas toujours facile à entendre. En tout cas pas pour l'université, pas pour ce que Pierre Michon appellerait la « littérature littéraire », celle qui aurait une prétention artistique.

 

N'est-ce pas difficile pour un écrivain d'accepter qu'on ouvre à ce point la définition de la littérature ? N'est-ce pas en effet le mettre à mort ?

Il y a effectivement un idéal de la littérature qui est une sorte de religion qui s'est développée au XIXe siècle. La littérature s'identifie à notre vie, c'est une vocation, quelque chose qui vous porte comme un absolu. Renoncer à l'absolu littéraire, renoncer à toucher à l'infini par l'écriture peut être ressenti comme une perte. J'ai été critiqué parce que j'amenais soi-disant la littérature du coté du populaire, et inversement, on m'a accusé de ne pas avoir osé dire que la littérature se perdait dans sa transitivité. On peut considérer, quand on est attaché à la foi de la littérature, que je trahis cet idéal-là.

 

On peut quand même regretter qu'un certain nombre des écrivains de cette "littérature restreinte" soient méconnus du grand public et que les best-sellers ne répondent pas aux exigences de la littérature ?

Il s'agit d'observer des frontières qui se modifient et des usages qui changent. C'est davantage une analyse de notre représentation de la littérature. Le phénomène touche aussi la littérature la plus élevée dans la mesure où des lecteurs écrivent à des Pascal Quignard, des Pierre Michon, à quel point la littérature les a rendus heureux. Ils s'entretiennent avec l'écrivain sur un mode d'aide, d'accompagnement, de partage, de thérapie. Ce qui n'est pas le cas des écrivains de la contestation ou du retrait, qui nourrissent l'horizon d'un écrivain qui finirait par disparaître et qui se consumerait dans le ressassement de la propre inquiétude d'écrire.

 

La littérature telle que vous la présentez serait le lieu dans lequel se réconcilieraient deux mondes littéraires, celui des grands écrivains et celui d'une littérature populaire ?

La littérature est ce qui s'adresse à l'éternité, mais qui prend la peine d'investir le moyen par lequel l'énonciation se fait. Notre époque tend à dire que la littérature est ce qui va intervenir pour mettre des mots là où notre discours n'a pas de prise. Il y a une question à laquelle on peine à répondre depuis très longtemps. C'est de savoir si la littérature est de la communication. Est-ce qu'elle sert à communiquer, à s'adresser à quelqu'un, à résoudre un problème et à parler directement du monde, ou est-ce qu'au contraire ça sert juste à faire jeu, avec un moyen d'expression qui est le langage. C'est une conjonction assez étrange, du moyen et de la fin. La littérature est à la foi adressée, performative, et en même temps attachée à elle-même, réflexive et contemplative.

 

Vous parlez de littérature performative. Est-ce que la littérature, selon vous, peut avoir un impact politique sur le monde ?

La littérature n'est pas indifférente aux conditions du travail, ni au chômage ou à la marginalité, aux banlieues… Est-ce que tout ça fait une politique ? Je crois qu'au sens large, oui. Mais il ne s'agit pas de se mettre au service de grandes idéologies, d'entraîner les classes sociales à la révolte. C'est rarement sur le mode de la dénonciation ouverte, même quand Arno Bertina dans Des Châteaux qui brûlent, s'intéresse à la question des conditions de travail, il n'est pas dans un discours de dénonciation ouverte, plutôt dans un discours d'analyse. Il met des mots sur des choses qui n'en ont pas toujours pour les porter, pour être accompagnées. Peut-on alors parler comme Rancière de micro politique, de politique de circonstance ? Peut-être. Ça correspond sans doute aussi à l'éducation des engagements qui, sortis des grandes théories, sont désormais plus pragmatiques. Et de ce point de vue, la littérature n'est pas épargnée par ce devenir-pragmatique un peu empirique qu'est le contemporain. Quant à espérer des écrivains qu’ils aient une action politique concrète, on peut prendre le cas de Didier Daeninckx qui raconte dans un roman d'investigation transposée, le retour de la tête d'Ataï qui a été prise aux Kanaks pendant la colonisation pour le musée des histoires naturelles. Or, quelques années plus tard, il a obtenu le retour de cette tête en territoire kanak.

 

Propos recueillis par Marie Fouquet.

 

À lire : Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Alexandre Gefen, éd. José Corti, 370 p., 25 €.

Alors que les rayons de développement personnel se portent mieux que jamais, la critique universitaire se penche sur les vertus thérapeutiques de la littérature contemporaine. Réparer le monde, telle serait l’ambition d’auteurs aussi différents que Régine Detambel et Emmanuel Carrère, David Foenkinos et Annie Ernaux, Antoine Volodine et Chloé Delaume. C’est la thèse que propose Alexandre Gefen, empruntant son titre au magnifique roman de Maylis de Kerangal portant sur une greffe de cœur, Réparer les vivants. Dans la lignée des théories anglo-saxonnes du care, ou des travaux récents d’Yves Citton sur l’attention (Pour une écologie de l’attention), qui s’attachent à l’éthique du souci de l’autre et de la responsabilité individuelle, Alexandre Gefen montre comment nombre de récits actuels constituent une « clinique du monde social » et cherchent à combler les failles individuelles et collectives : traumas, désocialisation, précarité, hantises de l’histoire… Ne se contentant pas d’égrener les auteurs des trente dernières années, le critique s’intéresse aux formes sociales d’écriture et de collection des récits de vie, qu’il s’agisse du travail d’associations ou de collections comme « Raconter la vie » de Pierre Rosanvallon, donnant matière à réfléchir autant sur les pratiques d’écriture que sur les réflexes de lecture. Plus encore qu’une interrogation sur les pouvoirs et les limites de l’empathie, Réparer le monde est une invitation à dévorer des livres. Chloé Brendlé

 

 

Photo : Alexandre Gefen © Ed.Corti

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