idées

Alerte à la « périphérite aiguë » !

Written by Gérald Andrieu | Feb 12, 2018 9:24:15 AM

« Non, je ne découvre pas la France périphérique ! » On s’arrête un instant. On revient en arrière. On prend soin de relire cette phrase, en détachant bien chaque syllabe. Mais non, on n’a pas été frappé par une foudroyante dyslexie. Toutes les lettres sont là. Tous les mots aussi, et dans l’ordre. Et l’on doit se rendre à l’évidence : c’est bien Alain Minc qui les prononce ! Ils forment même le titre de son entretien publié récemment dans les pages « Débats & opinions » du Figaro à l’occasion de la sortie de son dernier livre : Une humble cavalcade dans le monde de demain (éd. Grasset)[1].

Minc serait-il enfin prêt à aller voir au-delà des limites du « cercle de la raison », cordon sanitaire de la pensée qu’il avait lui-même tracé, pour regarder plus loin que les portes de nos seules grandes villes ? Dans cette interview, l’essayiste se montre au passage louangeur à l’égard de celui qui a identifié et baptisé cette partie-là du pays, le géographe Christophe Guilluy. Minc ou le dernier cas connu d’un phénomène qui frappe désormais l’ensemble des commentateurs et responsables politiques de notre pays : la « périphérite aiguë ».

Entendons-nous bien : prendre conscience qu’il existe un monde, au-delà des limites des métropoles et de leurs banlieues, n’est pas du tout un mal en soi. Au contraire. On peut d’ailleurs se demander pourquoi il a fallu attendre tant de temps pour découvrir cette terra incognita. Nul besoin de traverser, le cœur ardent et la trouille au ventre, l’Atlantique à bord de caravelles. Il suffisait d’ouvrir les yeux. Mais, croyait-on trop souvent à gauche, s’intéresser aux classes moyennes et populaires de ces territoires — qui, en plus, avaient le malheur d’un peu trop voter pour le FN — c’était se détourner de celles des villes et surtout des banlieues. Comme s’il s’agissait nécessairement d’opposer une France à une autre ! Comme si la considération, l’empathie, étaient des denrées si rares qu’elles ne pouvaient être distribuées à tous ! Sans doute qu’avec le Brexit, l’élection de Donald Trump et, dans un mouvement totalement inverse, celle d’Emmanuel Macron, les yeux des plus réfractaires ont-ils fini par se dessiller.

Mais maintenant que tout le monde ou presque se gargarise de « France périphérique » — pour quelques-uns, comme Laurent Wauquiez, en se rasant le matin[2] — maintenant que cette périphérie est devenue centrale, que propose-t-on à ses habitants ? Car on oublierait presque que derrière cette appellation, il y a des hommes, des vies. En grand nombre même ! 60 % de la population, 90 % des communes. Leur simple évocation ne peut suffire. Parler de ces « trop longtemps négligés », mais, dans le même temps, ne pas répondre à leurs craintes et leurs espoirs, c’est les reléguer au rang de « quantités toujours plus négligeables ».

Je me permets cette question après m’être lancé, pour ma part, non pas dans une « humble cavalcade dans le monde de demain », mais dans une lente promenade dans le monde d’aujourd’hui : 2 000 kilomètres parcourus à pied le long de la frontière de Dunkerque à Menton, cinq mois de marche et des dizaines de rencontres pendant la dernière campagne présidentielle. Cette randonnée aux marges de la France m’a valu, à ma grande surprise, je dois bien l’avouer, d’être interrogé et reçu par de très nombreux confrères, et consulté par tout autant de responsables politiques : députés, sénateurs, eurodéputés, élus locaux même, issus de toutes les familles politiques.

Louable prise de conscience, mais terrible aveu dans le même temps : ce pays, leur pays, et ses habitants, leurs concitoyens, il fallait leur raconter. Leur dire que ces Français des confins aspirent non pas à toujours plus de mobilité, dans l’espace et le temps, comme le préconise l’actuelle majorité, mais à de la permanence, de la protection et des repères. Il me fallait leur décrire toutes ces communes d’où l’on a laissé partir usines, commerces de proximité et services publics sans qu’au sommet personne ne trouve rien à redire. Leur expliquer qu’il n’existe ainsi quasiment plus de lieux dans ces villages-dortoirs où se rencontrer, se raconter et où aussi, auparavant, se nouaient les solidarités. S’étonner auprès des députés En Marche que le chef de l’État et son gouvernement n’aient pas retenu cette idée pourtant simple, portée en plus par un des leurs, de moratoire d’un an sur l’implantation et l’extension de grandes surfaces à l’extérieur des communes[3]. Pourquoi tant de réticences alors même que le secteur de la grande distribution, ces derniers temps, ne s’est pas montré le plus vertueux (produits Lactalis écoulés, ruées de clients provoquées par la mise en vente à prix très cassé de pots de Nutella et de couches pour bébés...) ? Il me fallait aussi leur rappeler que l’abstention, les votes nuls et blancs ont atteint dans ces territoires des niveaux si élevés que l’on peut parler, sans forcer le trait, d’entrée en sécession civique d’une bonne partie de la population[4]. Face à moi, l’écoute était là. Mais hélas peu de réponses formulées en retour. Pourquoi ?

Alain Minc, une fois de plus, agit peut-être comme un puissant révélateur des dessous de cette « périphérite aiguë » qui se propage parmi les décideurs. Dans son interview au Figaro, il explique que « les inégalités financières peuvent, en effet, être interprétées comme le moteur du capitalisme », mais que nous serions « condamnés à “vivre avec” ». « Les inégalités éducatives, sociologiques, géographiques, culturelles et même psychologiques qui explosent depuis trente ans, poursuit-il, ont créé un fossé entre la France urbaine et la France périphérique comme l’a si bien décrit Christophe Guilluy » mais « elles ne résultent pas, elles, du capitalisme mais de notre propre échec. »

Et après avoir donc pris soin de bien dissocier la cause de ses conséquences, d’aller plus loin dans le dévoilement de ses intentions et peut-être celles des responsables politiques qui n’ont rien à proposer aux Français « périphériques » : « La seule réponse face à la montée du populisme, explique-t-il, c’est de retourner ses armes contre lui-même. C’est ce (...) qu’a fait Emmanuel Macron en France. Il s’agit de court-circuiter les partis, de chercher le renouvellement des élites mais non pas au nom d’une doctrine extrémiste mais d’une doctrine très classique pro-européenne, pour l’économie sociale de marché et la redistribution. (...) Si Emmanuel Macron gagne son pari, ce sera (...) le signe que la politique se renouvelle mais que l’idéologie qu’elle sert reste classique. »

Doit-on en déduire que l’on peut parler de France périphérique pour capter une nouvelle « clientèle », une de plus, mais qu’à condition de ne surtout pas envisager lutter contre un système économique dont les dérives viennent frapper de plein fouet cette partie-là du pays et dont l’Union européenne semble bien incapable de protéger ses habitants ? Singez les populistes en parlant comme eux, oui, mais, de grâce, ne changez surtout rien à votre corpus idéologique, semble nous dire Minc ! À bien y réfléchir, il est à craindre que chez certains, la « périphérite » actuelle ne soit pas le signe d’un réveil salutaire mais, au contraire, une tactique consistant à continuer à tous nous endormir.

À lire :

Peuple de la frontière. 2 000 km de marche à la rencontre des Français qui n’attendaient pas Macron, Gérald Andrieu, éd. du Cerf, 2017

[1] Alain Minc : « Non, je ne découvre pas la France périphérique ! », Le Figaro, 24 janvier 2018

[2] Wauquiez : « Macron, c'est le désert de l'âme », Le Journal du dimanche, 28 octobre 2017

[3] Centre-ville en mouvement demande un moratoire d'un an sur les extensions de surfaces commerciales, Au service des territoires, 7 septembre 2017

[4] Gérald Andrieu : « Une partie du pays a choisi d'entrer en secession civique », Le Comptoir, 3 novembre 2017

 

Photo : Village de Lagrand, pays du Buech, Provence, France © Philippe Roy / Aurimages / Via AFP