Tant qu'il y aura des zobs

Tant qu'il y aura des zobs

Il existe différentes stratégies pour taxer le féminisme d'excès et de dérives.

Par Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri

Nous serions face à une « nouvelle terreur féministe », selon la une de Valeurs actuelles de mai dernier. En 2015, Causeur proposait aussi un dossier sur « La terreur féministe », illustré par l'image d'une blondinette brandissant une scie à chaîne, référence peu subtile au film Massacre à la tronçonneuse. Or qui terrorise qui, en vérité ?

Depuis quelques années, sur le web, des milliers de femmes ont rapporté avoir été agressées sexuellement. Au lieu d'entamer une réflexion sur le consentement sexuel, des milliers de « célibataires involontaires » (incels) reprochent aux femmes de les priver de sexualité. Au moins trois meurtres ont été commis au nom de cette « cause ». Sans compter les centaines de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Pendant ce temps, des féministes mènent leurs actions sans blesser personne.

Il est donc ridicule d'associer le féminisme à « la terreur » et au totalitarisme génocidaire en lui apposant l'étiquette « féminazies ». Au-delà de cet antiféminisme revanchard, d'autres expressions tentent de décrédibiliser le féminisme de manière plus subtile et pernicieuse, comme l'a révélé une enquête auprès de plusieurs dizaines de féministes. La « rhétorique du retournement », par exemple, consiste à prétendre que nous vivons dans des sociétés matriarcales plutôt que patriarcales et que les hommes opprimés souffriraient d'une « crise de la masculinité ». Cette thèse constitue un fonds de commerce pour l'édition en France, qui publie régulièrement des essais comme Le Premier Sexe d'Éric Zemmour (2006). Les médias y voient des idées originales et rafraîchissantes, même s'il s'agit toujours des mêmes clichés conservateurs et réactionnaires. La « rhétorique du diviser pour mieux régner » permet quant à elle de distinguer les « bonnes » des « mauvaises » féministes. Les premières sont bien peu nombreuses et le plus souvent antiféministes, lorsqu'on y regarde de plus près. Les secondes importeraient un féminisme puritain - largement fantasmé - des États-Unis en contradiction avec les moeurs et coutumes d'une France supposément amoureuse de « la » femme, sauf si celle-ci a le mauvais goût de balancer son porc, d'être afro-féministe, féministe décoloniale ou musulmane (avec un foulard). En ce sens, cette rhétorique antiféministe est souvent imbriquée à l'anti-américanisme primaire (dans le cas de la France) et au racisme, surtout en cette époque de crispation contre la minorité musulmane.

Dans un autre registre, la « rhétorique de la rationalité » consiste à discréditer les études féministes en suggérant qu'elles seraient purement idéologiques et militantes, contrairement aux thèses antiféministes qui s'appuient sur le sens commun pour affirmer que la « nature » détermine les comportements des hommes et des femmes. Les féministes ont pourtant produit d'importants développements théoriques, conceptuels, méthodologiques et même éthiques des deux dernières générations. Il est toujours plus facile de ridiculiser les femmes et les féministes que de les écouter sérieusement. Cela permet surtout de protéger ses privilèges et ses pouvoirs, y compris dans les milieux médiatiques, littéraires et universitaires.

Sociologue, Mélissa Blais a écrit « J'haïsles féministes ! » (Remue-ménage, 2009). Politologue, Francis Dupuis-Déri estl'auteur de La Crise de la masculinité (Remue-ménage, 2018).

À LIRE

ANTIFÉMINISMES ET MASCULINISMES D'HIER À AUJOURD'HUI, Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (dir.), éd. PUF, 512 p., 24 E.

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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