« Je ne veux pas faire une poésie qui va bien sonner, je veux faire une poésie qui va bien te sonner »

« Je ne veux pas faire une poésie qui va bien sonner, je veux faire une poésie qui va bien te sonner »

Comme Luna Miguel, poète espagnole que nous avons récemment interviewée, Cécile Coulon n’a que 28 ans. D’abord romancière, son premier recueil de poèmes, Les Ronces (Le Castor Astral), vient de remporter le prix Apollinaire, surnommé « le Goncourt de la poésie ». Un vent de fraîcheur inattendu mais bienvenu. Et un regard aussi neuf que pointu sur la poésie contemporaine française.

Pourquoi être passée du roman à la poésie ?

Cécile Coulon : C’est un passage qui concerne la publication seulement. J’ai toujours écrit des poèmes mais n’avais pas le courage de les envoyer. L’état « administratif » de la poésie n’encourage pas. Il y a tellement de gens qui publient de la poésie mais tellement peu qui en vendent… Et puis j’avais peur des réactions. Il n’y a presque pas de rimes dans mes poèmes, les vers et les pieds ne sont pas comptés. Tout en les connaissant très bien, j’ai complètement ignoré les questions de métriques. Mes poèmes sont des histoires griffonnées.

Et pourtant il y a un vrai rythme, qui fait penser au train dont la présence parcourt tout le recueil. Mais votre travail sur la sonorité pure et dure semble se limiter à ce rythme.

C. C. : C’est vrai qu’il y a très peu d’assonances et d’allitérations dans mes poèmes. Je ne voulais pas qu’un jeu sur les sonorités prenne le dessus sur le fond. C’est ma forme libre à moi. Je suis plutôt influencée par la tradition anglo-saxonne, où l’histoire que raconte le poème, le sentiment qu’il transmet est de loin ce qui compte le plus, au-delà des pures questions de sonorité du texte.

Mais la forme peut être un moyen de faire passer le fond, surtout en poésie.

C. C. : Oui mais justement, pour moi la forme est un moyen tandis que l’histoire, le fond, est un but. Pour dire autrement : pour moi la forme n’est pas un but. Ce qui ne veut pas dire que je ne la prends pas en compte, mais disons que je ne veux pas faire une poésie qui va bien sonner, je veux faire une poésie qui va bien te sonner.

Jolie punchline !

C. C. : J’adore les punchlines. Quand le groupe de rap PNL chante « Pourquoi t'as dit "je t'aime" au pif ? » je trouve ça génial, ça c’est une punchline !

En parlant du rap, la poésie française contemporaine n’est-elle pas une niche aussi parce qu’elle a un temps de retard sur le langage et ses évolutions actuelles ?

C. C. : Il y a clairement d’autres formes d’écriture que la poésie qui se sont emparées du langage moderne, et l’ont même créé. Le rap bien-sûr, mais aussi les sketchs, le stand-up, dont l’écriture se diversifie énormément. Et il faut admettre qu’une certaine forme de poésie institutionnelle est restée un peu craintive. Il y a là une sorte de protection, qui peut pousser certains, si on caricature, à se demander si on peut mettre du verlan dans un poème.

C’est un problème qu’on pensait réglé depuis longtemps non ? La poésie est un espace de liberté absolu. Tous les poètes l’affirment sans cesse.

C. C. : Oui mais ce sont les mêmes qui diront aussi qu’il ne faut pas faire ci et ne pas faire ça. C’est le grand paradoxe qui découle de cette volonté de protection quand elle est appliquée à la poésie.

Une protection par rapport à l’époque contemporaine ?

C. C. : Un peu. Même s’il est vrai que pour écrire un poème plein d’émotion, il faut beaucoup de distance, pour moi en tout cas, et cette distance provient souvent du temps. Il y a des poèmes qui parlent de l’époque, mais il est vrai que pour l’instant je n’ai pas lu un seul poème qui parle de l’élection d’Emmanuel Macron par exemple. Alors que, pourquoi pas ?, il y a de quoi faire. Et je suis sûre que dans dix ans il y aura plein de poèmes sur le monde sous Trump. Mais cela une fois que le temps sera passé dessus et en aura fait un sujet poétique. Le moment du ressenti et de l’écriture sont différent, il y a comme une digestion nécessaire entre les deux.

Mais le poème ne devrait-il pas justement avoir cette puissance là, cette spontanéité, pour s’extraire du temps et pouvoir parler au présent ?

C. C. : J’aimerais bien ! On parle alors d'une fulgurance. Mais il faut y ajouter la grande interrogation que pose le langage : avoir le temps, encore une fois, de trouver les bons mots. Pour beaucoup de poètes, ce temps-là est nécessaire.

Ce décalage dans le temps rend d’ailleurs difficile la définition d’une poésie française contemporaine.

C. C. : En général, écrire de la poésie c’est faire un pas de côté. Par rapport aux autres formes d’écriture comme le roman ou la nouvelle, il y a dans la poésie une intensité, une efficacité qui doivent être rapides, et ce, alors même que le poème doit imprégner le lecteur dans le temps, après avoir imprimé la personne qui l’a écrit. La conséquence d’une telle recherche du langage et de l’émotion fait que le milieu de la poésie est rempli de gens qui sont rentrés très profondément en eux-mêmes et qui ne se rencontrent finalement pas tant que ça. Les découvertes et discussions ont en fait lieu sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui le milieu de la poésie française est quelque chose d’assez virtuel.

C’est vrai que les poètes utilisent beaucoup Facebook.

C. C. : Énormément ! Et ça rend le milieu plus vaste que jamais. 

Plus vaste, ça veut dire plus lu ?

C. C. : C’est difficile à quantifier. Comment mesurer le public aujourd’hui ? Par le nombre, faible, de ventes papier, ou par le nombre de gens qui s’abonnent à une page ? Parce que ces derniers sont de plus en plus nombreux, et je pense que les ventes papier vont découler des réseaux sociaux, donc augmenter. Même s’il est vrai que certains poètes considèrent que la poésie n’est pas forcément faite pour être lue par des millions de personnes.

Ça ressemble à de la résignation.

C. C. : Ou de la protection.

 

il disent qu’il faudrait VENDRE
comme le reste
VENDRE
les bandes dessinées, la ferme, le lait, le terrain
le parc autour du petit manoir où nous avons enterré
le chien
VENDRE
mon corps, ma voix, la couleur de mes cheveux
tant qu’il est encore temps.

Cécile Coulon, Les Ronces, extrait du poème « À vendre »

 

Récemment, la poète espagnole Luna Miguel nous expliquait le succès public d’une certaine poésie internationale par le discours politique qu’on y retrouve. Qu’en pensez-vous ? Sachant que ce genre de discours est totalement absent de votre recueil.

C. C. : Ma vision de l’engagement politique correspond en fait aux gens qui sont autour de moi, dans ma maison ou dans ma rue. Je n’ai pas de réponses aux grandes questions sociales ou internationales. Cela dit, si on parle de la poésie en général, elle s’empare par essence de toutes les questions possibles. Après, chaque poète choisit ce qui lui semble important. En ce qui concerne ma poésie, on pourrait presque dire qu’elle dit quelque chose comme « j’emmerde personne donc ne m’emmerdez pas ». Ce qui n’est pas si apolitique que ça. Il y a une grande question qui parcourt le recueil : « Est-ce qu’on est capable de vivre de façon autonome, avec le souvenir des autres mais sans eux ? Est-ce qu’on peut vivre dans sa tête ? »

Ce rapport au souvenir est très présent dans la poésie française contemporaine. Peut-être est-ce une des raisons qui ont fait que les jurés du prix Apollinaire vous ont choisie, malgré votre jeune âge (qui représente en soi une véritable nouveauté pour un tel prix) ?

C. C. : Pour cette raison et pour d’autres choses. Pour moi c’était impossible d’obtenir ce prix, même mon éditeur était surpris. Un des jurés m’a dit qu’il y avait aussi un besoin de fraîcheur, de jeunesse, que représentent mon âge et la forme libre dont on parlait au début. Un besoin d’affranchissement des codes poétiques institutionnels, après une année où des critiques et des remises en question ont traversé le milieu poétique parisien. Les jurés ont voulu, pour ainsi dire, ouvrir les fenêtres.

Au lendemain de ce prix, vous êtes donc optimiste sur l’avenir de la poésie française ? 

C. C. : Je suis extrêmement optimiste. Parce qu’il y a une vraie demande sur les réseaux sociaux. Et tout simplement parce qu’il y a encore une infinité d’espace à défricher pour elle.

Y a-t-il une condition particulière pour que la poésie « défriche » ainsi tout ce qu’elle peut défricher ?

C. C. : La prise de risque. C’est-à-dire, en ce qui concerne les poètes, prendre le risque d’écrire certaines choses. Et pour le lecteur : prendre le risque de les lire.

 

Propos recueillis par Thomas Deslogis.

 

Rencontre et lecture

Les Ronces fera bientôt l'objet de nouvelles lectures à travers la France. Abonnez-vous à la page de Cécile Coulon sur Facebook pour connaitre les prochaines dates.

 

Photo : Cécile Coulon © DR

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