Boris Johnson, le maître des euromythes

Boris Johnson, le maître des euromythes

Kevin O'Rourke vient de publier Une brève histoire du Brexit (Odile Jacob). Dans le numéro de novembre consacré aux menteurs, le professeur d'histoire consacrait un portrait à Boris Johnson… et ses mensonges. Il ne suffit pas de dénoncer ces licences, mais d'analyser le terreau social qui les a adoubées.

La campagne pour le Brexit a été très malhonnête, mais se montrer malhonnête et mentir ne sont pas toujours la même chose. Le dictionnaire d'Oxford définit un mensonge comme « une déclaration fausse produite afin de tromper ». Or les hommes politiques sont, par tradition, très doués pour produire des affirmations qui peuvent nous tromper sans être pour autant clairement fausses. Était-ce mentir que de suggérer aux électeurs britanniques que le Brexit serait bénéfique à la Grande-Bretagne ? Comme presque tous les économistes, je pense que le Brexit fera du tort au Royaume-Uni. Mais considérer cette idée d'un Brexit bénéfique comme un « mensonge » dévalue le terme. Et il importe d'en garder le sens originel pour les cas où les politiciens mentent, sans ambiguïté.

Si, traditionnellement, les politiciens sont si doués pour ne pas dire la vérité tout en évitant le mensonge direct, c'est probablement parce que mentir était un crime assez grave pour mettre fin à une carrière. Ainsi, comme le pointe la journaliste britannique Isabel Hardman, il n'est pas facile de s'accommoder d'un monde où les politiciens se moquent désormais d'être pris en flagrant délit de mensonge. Donald Trump est l'exemple le plus évident et le plus grossier, mais il n'est pas le seul, et son succès peut être source d'inspiration aux États-Unis et en Europe.

Le succès politique de Boris Johnson [ancien ministre des Affaires étrangères, partisan d'une rupture nette avec l'UE] est le signe que les règles du jeu de la vie publique britannique changent. En 1988, il a été viré de son poste de journaliste du Times de Londres pour avoir inventé une citation ; en 2004, il a été exclu de la direction du Parti conservateur pour avoir menti à propos d'une relation extraconjugale. Journaliste pour The Daily Telegraph, il était devenu le maître des « euromythes » : d'après lui, Bruxelles allait interdire les chips aux crevettes, les bananes incurvées, etc. C'est ce même Johnson qui est devenu une des principales figures du « Vote Leave », après avoir décidé à la dernière minute de faire campagne pour le Brexit plutôt que pour le « Remain ». Quand il a comparé les tentatives de l'UE pour rassembler l'Europe à celles d'Adolf Hitler, était-ce un mensonge ? Ça se discute, même si c'était stupide et insultant. Et le slogan principal du Vote Leave, « Reprendre le contrôle », ne posait aucun problème, car il est toujours possible de discuter du contrôle réel dont peut jouir un pays dans une économie globalisée. Le slogan n'était pas un mensonge, et il était fort efficace.

Détournement des statistiques

La campagne pour le Leave restera dans les mémoires pour son bus rouge dont les flancs s'ornaient de cette citation : « Nous envoyons 350 millions de livres à l'UE par semaine, finançons le NHS à la place » [le National Health Service est le système de santé publique britannique]. Ce chiffre de 350 millions de livres ne prenait en compte ni la fameuse ristourne obtenue par Margaret Thatcher pour son pays en 1984, ni la différence entre les paiements bruts faits à l'UE et les paiements nets (puisque l'UE redonne de l'argent à tous les États membres). En 2016, Andrew Dilnot, directeur de l'Autorité statistique indépendante de Grande-Bretagne, a jugé cette déclaration « potentiellement trompeuse ». Son successeur a été « surpris et déçu » quand Johnson a repris le même argument l'année suivante ; il l'a interprété comme « un détournement clair des statistiques officielles ». Un mensonge donc. Et quand un politicien britannique de premier plan persiste dans des affirmations qui ont été si souvent et clairement discréditées, c'est grave.

Il y a eu pire que le bus rouge, selon moi, c'est l'affiche pour le Vote Leave qui proclamait : « La Turquie (population : 76 millions d'habitants) rejoint l'UE ». Cette déclaration, quoique profondément malhonnête, n'était pas un mensonge flagrant, puisque la Turquie était en effet en train de négocier son accession à l'Union européenne, même si personne ne pensait sérieusement qu'elle allait bientôt la rejoindre. Mais, même en faisant abstraction de sa malhonnêteté, ce qui rendait ce slogan si choquant, c'était la façon dont il se raccrochait à l'islamophobie : c'était finalement une version plus « respectable » de l'infâme affiche publiée par Nigel Farage [ancien chef de fil du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni, l'Ukip] qui montrait une foule de Syriens espérant entrer en Europe, et dont le slogan était « Point de rupture ».

Le mensonge du bus de campagne a-t-il joué dans le résultat du référendum ? Dominic Cummings, le cerveau de la campagne du Vote Leave, le pense. Sur son blog, il écrit : « Si Boris, Gove et Gisela ne nous avaient pas soutenus et n'avaient pas brandi la batte de base-ball portant l'inscription "Turquie/NHS/£350 millions", alors qu'il restait encore cinq semaines de campagne, nous aurions pu perdre 650 000 votes » - et une perte de cette ampleur aurait pu entraîner la victoire du Remain (1).

Il est sans précédent qu'un ministre des Affaires étrangères d'un pays européen dise, à propos d'un collègue récemment nommé, qu'« il a beaucoup menti aux Britanniques », comme l'a déclaré Jean-Marc Ayrault lorsque Johnson a été nommé ministre des Affaires étrangères. Mais la remarque était méritée. Il serait néanmoins faux de croire que le Brexit est le résultat des seuls mensonges. Dominic Cummings a peut-être raison à propos de l'importance du bus rouge dans la campagne, mais, comme il le souligne, l'élection était très serrée (d'où, selon lui, le caractère décisif du slogan des 350 millions de livres). Le Brexit est le produit de nombreux facteurs, et non d'un seul (2). Ce vote est la traduction du même retour de bâton antiglobalisation observé dans d'autres pays. Il reflète aussi le refus de la politique d'austérité radicale du gouvernement Cameron, qui a rendu les électeurs plus réceptifs à des messages promettant d'augmenter le financement du NHS. Enfin, les pro-Européens sont bien obligés d'admettre que l'Union n'était pas dans une forme resplendissante en 2015 et 2016...

Dénoncer les mensonges politiques, et plus généralement la malhonnêteté politique, peut certes nous donner bonne conscience. Mais il est probablement plus utile de considérer les injustices qui rendent les électeurs sensibles à ces messages. Car c'est seulement en traitant ces injustices que nous éviterons les Trump, Brexit et Salvini du futur.

Professeur d'histoire économique, Kevin Hjortshøj O'Rourke est titulaire de la prestigieuse « Chichele Chair », à l'université d'Oxford. Membre de la British Academy et de la Royal Irish Academy, il est l'auteur d'ouvrages de référence sur l'histoire de la mondialisation.

(1) https://dominiccummings.com/2017/01/09/on-the-referendum-21-branching-hi.... Michael Gove fut le principal soutien de Johnson pour succéder à David Cameron comme Premier ministre avant qu'il ne se dise que Johnson n'était pas à la hauteur de la tâche et que lui-même ferait un meilleur candidat. Gisela Stuart est une figure du Parti travailliste d'origine allemande favorable au Brexit.

(2) J'évoque plus longuement cette question dans un chapitre d'Une brève histoire du Brexit.

Traduit de l'anglais par Alexis Brocas

À LIRE

UNE BRÈVE HISTOIRE DU BREXIT, Kevin Hjortshøj O'Rourke, traduit de l'anglais par Christophe Jaquet, éd. Odile Jacob, 294 p., 22,90 E .

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