Kevin Lambert : « J'ai imaginé des scènes comme des toiles antiques pour mettre à mal le réalisme de ma "fiction syndicale" »

Kevin Lambert : « J'ai imaginé des scènes comme des toiles antiques pour mettre à mal le réalisme de ma "fiction syndicale" »

Querelle (éd. Le Nouvel Attila), troisième roman remarqué de Kevin Lambert emprunte à la langue de Jean Genet pour unir liberté sexuelle et luttes sociales. Un « roman d'une beauté blasphématoire » qui mêle les canons de la tragédie antique à une « fiction syndicale » bien actuelle. Entretien avec l'auteur. 

Le jour, les ouvriers de la scierie du Lac Saint-Jean, à Roberval, au Québec, font grève contre le despote patronal. La nuit est un théâtre antique pour les étreintes licencieuses de Querelle avec de jeunes éphèbes, tandis que les syndicalistes s’endiablent dans un climat de vendetta sociale. À l’image de ses personnages — anges exterminateurs « qui baisent des idylles d’Outre-tombe, la queue dans les plaies du Dormeur du val » —, la lave liquide de Kevin Lambert est d’une beauté blasphématoire. À 27 ans, le jeune auteur a déjà publié deux romans qui ont conquis le public canadien.

En réconciliant les questions de genre, de sexualité et les revendications sociales, Kevin Lambert explique avoir cherché à défaire par le roman « les bricolages discursifs qui fondent nos fausses étanchéités ». L’auteur décline une poétique de la violence qui cloue l’horizon du lecteur au chevet des fous, des débauchés et des assassins. Cette beauté homicide n’est pas sans rappeler « le cri de l’innocence outragée » dont parle L’Homme Révolté de Camus, comme d’une tentative désespérée de défier par le mal, le destin des damnés. Face à la complexification grandissante de l’appareil libéral, Kevin Lambert décrit le soulèvement criminel de travailleurs niés et impuissants. Construit comme une tragédie grecque, Querelle suggère la présence d’un chœur qui fait écho à la structure narrative très particulière de Querelle de Brest, de Jean Genet. Dans un dérèglement total du langage, Kevin Lambert nous rappelle que toute dissidence se forme et se défait dans la littérature.

 

La beauté virile, la sexualité libérée et la brutalité de Querelle ne sont pas sans rappeler Querelle de Brest. Peut-on établir un parallèle entre l’œuvre de Jean Genet et la vôtre ?

Kévin Lambert : Le personnage de Querelle est directement tiré de Querelle de Brest, recueilli comme une bouture transplantée dans un nouveau terreau, celui de Roberval. Évidemment, cela défigure Querelle, et les phrases de Genet infectent tout le roman, pas seulement son protagoniste. En l’écrivant, je me servais du Querelle de Brest de Genet comme d’un guide de voyage, et le relisais dès que je me sentais perdu, le livre m’ouvrant toujours des voies inattendues. En retour, ma lecture de Genet a évolué à la lumière de mes questions, et j’ai fini par trouver dans son roman ce que je ne cherchais pas au départ. L’attention très fine que porte le roman au travail et à la vie des ouvriers, par exemple. Au départ, j’étais surtout intéressé par la charge sexuelle et la philosophie du crime, de la trahison que défend son écriture. Mais Genet a aussi, de manière plus étonnante peut-être, été important sur le plan de l’écriture de la langue québécoise. L’attention à l’oralité des matelots, la manière qu’a Genet de fondre le parler de ses personnages à sa syntaxe parfois très précieuse a été cruciale dans mon travail avec le rythme et le son du français du Lac Saint-Jean. J’ai trouvé chez Genet une sorte de modèle, parce qu’il écrit une langue orale qui vise moins un réalisme mimétique, documentaire, qu’un entrelacs très sensuel de l’oralité à d’autres niveaux de langage. Il utilise tous les matériaux du langage pour charpenter sa syntaxe, et ne se limite pas à cette langue qu’on ne parle que dans les livres...

Alors que les romans sociaux sont souvent réalistes, certains passages de Querelle relèvent de la fantasmagorie infernale. Quel rôle tiennent-ils ?

K. L. : J’ai imaginé certaines scènes comme des toiles antiques, des opéras ou des films populaires pour, je crois, mettre à mal le réalisme dans lequel aurait pu me plonger le projet de « fiction syndicale ». Les écritures qui font déraper les convenances de la représentation du monde et dévoilent le caractère faux et construit du supposé « réalisme », posent pour moi la question de la norme. Quelles sont les normes qui commandent les représentations dans nos écritures ? Quelles sont les conditions d’écriture de ce qu’on nomme « la réalité » ? 

Pour moi, nos représentations les plus courantes recouvrent un inévitable substrat économique. Plutôt que de simplement remettre en question le réalisme — un type de mise en scène simplement fidèle aux lois et aux attentes de l’expérience majoritaire du monde —, j’aimerais trouver une forme qui me permettrait d’insérer de l’improbable, de l’invraisemblable dans ma narration. 

Cela dit, j’ai du mal avec le réalisme trop magique, qui met l’accent sur l’écart qu’il entretient avec le plausible, sur le supplément impossible qu’il vient ajouter à l’existence « rationnelle ». La norme y demeure intouchée, mais épicée d’un parfum d’étrangeté. Je n’aime pas tout à fait non plus le fantastique « pur », à la Tolkien, celui qui vise à établir une norme nouvelle en créant un monde aux lois certes surnaturelles, mais qui ne change rien aux modalités de représentation (et d’écriture, d’énonciation, de figuration, de mise en scène, de narration) du réalisme littéraire. C’est un simple substitut d’objet : on échange le monde « principal » contre une autre dimension, tout aussi fabriquée, et qu’on pourra générer avec les mêmes ressources que le premier. 

J’essaie d’écrire quelque chose qui n’est pas tout à fait un irréalisme, mais qui révèlerait plutôt que le réalisme consensuel est aussi une fabrication manufacturée. Ces moments où la représentation du monde délire dans Querelle visent peut-être à questionner les conditions de possibilité de la représentation littéraire, et l’implication politique de ces conditions. C’est une affaire de style, de poétique, d’énonciation plus que d’imagination sans borne, d’invention de nouvelles planètes, de nouveaux monstres ou de nouveaux phénomènes paranormaux. Jouer de la norme avant de la faire chavirer de l’intérieur, avant que les perceptions ne se déforment et qu’apparaisse, nu, le caractère prescriptif de nos conceptions sociales, psychiques, sensorielles, politiques et ce qui les produit, les institue comme « vraies » ou « réalistes ».

Le personnage de Querelle, comme celui de Jézabel, syndicaliste féministe, foudroient les préjugés hétéronormatifs. Dans le même temps leurs actions en tant que grévistes s’inscrivent dans un conflit de classe. Votre roman cherche t-il à réconcilier questions identitaires et enjeux sociaux ?

K. L. : Je crois que le roman questionne la répartition classique de ces enjeux politiques. J’ai voulu en greffant les personnages de Querelle, de Jézabel ou des trois garçons à une intrigue de lutte syndicale questionner le lien mystérieux, secret, peut-être insaisissable, qui existe pour moi entre la révolte, l’insoumission, la possibilité de soulèvement, d’une part, et le désir, la pulsion, la répression de certaines manières d’aimer ou de baiser, d’autre part. Tout cela se joue sur une même scène : celle du politique. J’ai voulu avec le roman créer un plancher assez grand pour qu’il puisse accueillir ces deux dimensions de l’engagement, afin de les réconcilier dans un même spectacle, peut-être, mais surtout dans l’objectif de défaire, par la fiction, les bricolages discursifs utiles qui fondent nos fausses étanchéités. Le roman, je crois, a la capacité de faire cela avec ses propres moyens, qui ne sont pas ceux de la pédagogie ou de l’explication, mais par la mise en scène, la narration, le développement et la description de l’action et des personnages. 

Il s’agissait, par exemple, en confrontant le lecteur ou la lectrice à la racine de l’homophobie, de faire surgir chez celui ou celle qui lit un questionnement sur les rapports que peuvent entretenir les revendications des grévistes et les baises de Querelle, qui procèdent dans l’écriture d’une même énergie, d’une poétique commune. Questionner la part de commun qui se joue dans la chambre à coucher — dont la porte est toujours ouverte dans Querelle — et la part d’intérêts particuliers, de pulsions, de désirs qui met en marche, et parfois à l’épreuve, nos efforts de justice. 

Aux abus du patronat et du libéralisme, répondent l’individualisme et la violence des travailleurs. Céline disait que « chaque exploité ne demande qu’à devenir exploiteur ». Pensez-vous que la violence économique induit une radicalisation des autres formes de violence ?

K. L. : C’est d’abord une violence économique, sociale, idéologique que met en scène le roman dans la première partie, violences sourdes que notre monde travaille à voiler, à normaliser, à rendre tolérables. Le délire qui s’empare des travailleurs et des travailleuses dans la deuxième partie du livre est pour moi une sorte d’incarnation (dans les corps, les chairs) et de radicalisation (au plus près de la « racine ») de ces violences subtiles. Les grévistes en viennent à jouer le rôle qu’on leur réserve dans leur propre drame, à performer, à la manière d’acteurs et d’actrices au premier rôle de leur tragédie, la position qu’ils et elles occupent sur l’échiquier social. On ne veut pas d’elles, pas d’eux ? On refuse de les entendre, de considérer leur révolte et leur souffrance ? Elles/ils deviendront aussi terribles que leurs sentiments d’exclusion et d’injustice, profonds, immenses et réels. C’est pourquoi elles et ils sont soudainement porté.e.s par l’énergie du désespoir : leur révolte est trop grande, et l’impact réel de leurs actions trop petit. Il leur faudra au moins manifester sur les plans symboliques et sensibles, toute l’invisible violence subie, tout le scandale d’être au monde, et de devoir y vivre. Leur réponse est insoutenable, moralement choquante et presque grotesque, parce que ce sont les seuls modes d’expression qui permettent de dire tout le scandale de la catastrophe sociale et économique actuelle.

Vous déclinez une dialectique mortifère et magnifique qui va au bout du mal. Selon vous, les transgressions poétiques et le dérèglement du langage peuvent-ils conduire à une révolte politique ?

K. L. : C’est la question la plus difficile, mais aussi la plus importante. Un livre seul ne change pas le monde, mais quand je suis optimiste, j’imagine que plusieurs livres ensemble, en explorant sur les plans imaginaires ou poétiques des questions politiques, pourraient ne faire émerger ne serait-ce qu’une question. La révolte, selon moi, commence comme ça, par une question. C’est, je crois, ce que peut la littérature. C’est déjà beaucoup. Mais aussi trop peu.

Propos recueillis par Camille-Élise Chuquet. 

 

À lire : Querelle, Kevin Lambert, éd. Le Nouvel Attila, 256 p., 18 €

 

Photo : Kevin Lambert © VALÉRIE LEBRUN/ÉD. LE NOUVEL ATTILA

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF