Souvenirs de la maison close

Souvenirs de la maison close

Fascinée par l'univers de la prostitution, l'écrivaine Emma Becker a travaillé deux ans et demi dans une maison close berlinoise. Elle raconte son expérience avec franchise, dans ses complexités et ses contradictions, dans La Maison, publié aux éditions Flammarion.

Par Marc Weitzmann. 

Quelques lignes suffisent pour comprendre qu’Emma Becker, qui signe là son troisième livre, n’est pas une fille ordinaire : « Certains soirs me manque mon âme telle qu’elle est vraiment, grivoise, malsaine et pourtant régie par sa morale à elle, préoccupée, en veille comme au repos, par cette science de la jouissance et les façons d’apporter ma pierre à ce bel édifice turgescent – le monstre que je suis certains soirs me manque. C’est moi qui m’attire dans les bas-fonds et je m’y tiens une compagnie exquise. » Ce genre de passage caractérise le roman dans ce qu’il a de plus brûlant et de plus dérangeant : non pas ce qu’a fait Emma Becker (elle a choisi de vivre deux ans et demi dans un bordel à Berlin), mais le regard farouche qu’elle porte sur ce qu’elle a fait (désormais mère d’un petit garçon, elle médite sur cette période).

L’expérience de la prostitution telle qu’elle est décrite dans ce livre est une enquête sauvage, c’est-à-dire profondément littéraire, sociale et intime, sur ce qu’est être une femme – sur ses jouissances comme sur ses phobies, sur ses épiphanies comme sur ses esclavages. Une franchise jamais gratuite, une franchise que l’on n’avait pas vue depuis le Septentrion de Louis Calaferte, cité en exergue, ce qui donne à ce livre toute sa valeur et permet à la romancière, au passage, de croquer autour d’elle avec un talent impressionnant et une oreille très sûre pour les dialogues de véritables personnages. Ses collègues prostituées, bien sûr, mais aussi, sinon surtout, certains clients – tel ce Français anonyme auquel elle s’adresse à la deuxième personne sur un chapitre entier –, des hommes qui veulent bien faire et dont la plume cruelle de l’autrice révèle, sous un vernis de gentillesse, tout un abîme masculin de culpabilité étriquée et de conformisme crapoteux. Quête de soi dans l’oubli de soi, ce livre est à lire par tous les féministes.

 

À lire : La Maison, Emma Becker, éd. Flammarion, 384 p., 21€.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF