Bêtise de la facilité

Bêtise de la facilité

Le dernier livre de François Begaudeau, comme le gouvernement face au mouvement des gilets jaunes, pèche par condescendance : « sans respect, ni prise en considération du point de vue, des convictions, de la parole de l’autre, il ne peut y avoir ni analyse, ni action pertinente. » 

Par Agathe Cagé, docteur en science politique.

François Bégaudeau consacre son Histoire de ta bêtise (Pauvert, 2019) aux longs « bavardages » qu’il dit avoir eus avec les électeurs macronistes du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, fort nombreux dans ses cercles amicaux et professionnels. Des conversations pour lesquelles il n’affiche que mépris global, son livre se donnant comme objectif de démontrer non les failles de la pensée de ses interlocuteurs, mais le fait que ces derniers ne penseraient tout simplement pas.

L’ouvrage, apparemment écrit pour les anciens élèves de Sciences Po Paris – lectorat fort limité, chacun le reconnaîtra facilement –, a été rédigé pour n’être pas critiquable, ce qui est peu favorable au débat (qu’on l’espère grand ou modeste). Chaque lecteur aura en effet à la découverte de ses quelques deux cents pages reçu une flèche à son attention et sa critique se verra ainsi directement mise à mal par un des jugements moraux de l’auteur. On peut même gager que Bégaudeau prendra la plume pour remettre à leur place ses critiques avec autant de « talent » qu’un Yann Moix tentant de démontrer la stupidité de tous ceux lui reprochant la vulgarité de ses propos sur les femmes.

La mise en scène d'un dialogue

Le dialogue-monologue que François Bégaudeau – qui prend visiblement un vrai plaisir à faire les questions et les réponses – met en scène se voudrait un manifeste en faveur de la gauche radicale. Il ne parvient même pas à en être le début de l’esquisse, et fait bien plus de mal que de bien à Karl Marx et Pierre Bourdieu dont l’auteur se réclame pourtant avec délectation. Il n’en reste pas moins qu’il peut servir d’intéressant miroir – alors que le mouvement des gilets jaunes s’est installé dans la durée et que nul ne sait si le grand débat national tiendra ses promesses – à la difficulté que rencontre le gouvernement à concevoir et à proposer aux Français une perspective politique pour les prochaines années susceptible de ramener de la sérénité dans le pays.

Miroir, mon beau miroir, dis moi qui est… le seul à avoir raison, toujours et sur tout.

François Bégaudeau, de son point de vue, assurément. Bégaudeau sait pourquoi les Français qui écoutent Benjamin Biolay l’écoutent et pourquoi ceux qui regardent le feuilleton télévisé Plus belle la vie le regardent – non, pour lui, ce ne peut définitivement pas être les mêmes. Il suppute les raisons de leurs votes et déplore leurs mauvais choix. Il leur parle d’eux sans se donner la moindre peine de tenter de s’assurer que c’est bien d’eux dont il parle. Il parle, plein de sous-entendus, de titres de presse et d’émissions de radio dont il ne se donne pas la peine – c’est bien plus facile ainsi – de citer les noms.

Un grand nombre des plus hauts responsables de La République En Marche (LREM) font de même, tout aussi assurément. Un ministre de l’Intérieur qui concède tout au plus « un manque de pédagogie ». Un président du groupe LREM au Sénat qui réclame dans la même veine « un effort d’explication ». Un Président de l’Assemblée nationale qui regrette tout simplement la trop grande intelligence et le trop plein de subtilité de l’action gouvernementale. Et une réalité : trois mois de mobilisation sur les ronds-points scandés par un rendez-vous hebdomadaire attirant des dizaines de milliers de personnes.

Ni analyse, ni action pertinente

Là où il n’y a ni respect, ni prise en considération du point de vue, des convictions, de la parole de l’autre, il ne peut y avoir ni analyse, ni action pertinente. Croire mieux savoir que le principal intéressé ce qu’il en est de son quotidien – de l’évolution de son pouvoir d’achat par exemple – ou des fondements de ses convictions, c’est s’engouffrer naturellement dans un tunnel d’incompréhension. Une forme de logique perdant-perdant, autrement dit.

Miroir, mon beau miroir, dis moi qui est… le Hérault de la bien-pensance, le seul à même de distribuer les bons points entre des pensées populistes et des pensées progressistes, entre ceux qui pensent et ceux qui ne pensent pas.

D’un côté de la scène, François Bégaudeau range, en se fendant de quelques bons mots, tous ceux qui se réclament du « progressisme » ou qui expriment une crainte des « populismes » dans la catégorie de ceux qui ne pensent pas. De l’autre côté de la scène, qu’ils sont nombreux les commentateurs qui ont tôt fait de coller au mouvement des gilets jaunes l’étiquette « populiste » pour n’avoir pas à se donner la peine de tenter de comprendre les dynamiques réelles qui ont conduit à son apparition. Entre les deux, la feuille de papier à cigarette est fort mince ; le choix de la facilité est partagé, l’absence de contribution à une analyse sérieuse et à des solutions solides également.

En refermant Histoire de ta bêtise, il nous vient une conclusion. François Bégaudeau ne s’aime pas. Il aime se donner à voir ne s’aimant pas. Sans l’assumer. Il n’affiche que mépris facile pour ses fréquentations. Il a envie de quitter Paris, de laisser son appartement dont il nous donne le prix d’achat et l’estimation à la revente – c’est toujours bon pour apparaître décomplexé –, dont il tient aussi à préciser qu’il est sale dans une longue – très très longue – logorrhée destinée à faire comprendre qu’il a tout d’un « bourgeois » mais qu’il appartient en réalité au « peuple » (oui, chez Bégaudeau, fier pourfendeur des traits de la « classe dominante », ceux qui n’appartiennent pas à cette classe sont apparemment condamnés à ne pas faire attention à la propreté de leur intérieur).

Le choix de la facilité dans l’analyse et la posture du sachant dominateur conduisent le plus souvent à des aveuglements. Quand il n’est question que d’un livre, on peut le refermer en sachant bien qu’on ne l’ouvrira plus. Quand il est question du malaise de toute une société, il y a urgence à changer d’attitude.

 

Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau, éd. Fayard (Pauvert), 224 p., 18 €

 

Agathe Cagé est politiste, présidente de l’agence de conseil COMPASS LABEL et ancienne directrice adjointe du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Elle vient de publier Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques (Fayard, collection Raison d'agir). 

Photo : François Begaudeau © Richard Dumas/Ed. Pauvert

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