Clics et claques

Clics et claques

Selon le professeur de philosophie et essayiste Richard Mèmeteau, dénoncer la pseudo-marchandisation des relations amoureuses sur les sites de rencontre ne devrait pas permettre d'exonérer la norme matrimoniale de toute critique. Dans l'essai Sex Friends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l'ère numérique (Zones), il explore une voie alternative entre le séducteur invétéré et l’amoureux transi. Entretien.

Quels sont les effets pervers de la tentative de provoquer le « match » parfait par les sites de rencontre ?

Richard Mèmeteau. - Votre choix n’est optimal que si vous avez accès à une large base de données, dans laquelle vous pouvez procéder à toute sorte de préférences, de filtrages et dresser le portrait-robot de votre partenaire idéal.e. Mais cette base de données ne se constitue qu’à condition que vous et beaucoup d’autres soyez capables d’attendre qu’elle rassemble tous les utilisateurs possibles. Et c’est donc le dilemme de toutes soldes : plus vous attendez, plus vous perdez également d’occasions. Vous ne pourrez jamais obtenir le meilleur choix possible. Vous êtes condamné à devoir faire un choix par défaut et à en prendre conscience. Notre volonté de maximisation est condamnée à l’échec, ce que je trouve à la fois très comique, et très juste.

Mais le vrai problème, c’est qu’à force d’arranger seul vos petits mariages parfaits dans votre tête, vous finissez par oublier qu’il y a une autre personne capable de vous bloquer, de vous insulter, de vous ignorer. Il n’y a pas pire sourd que l’amoureux transi.

Pourquoi critiquez-vous l'utilisation de la rhétorique du marché pour parler de rencontres amoureuses ?

C’est à la fois une explication fausse et une mauvaise métaphore, dont l’usage systématique dit plus sur nous que sur le monde de la drague. Le propre de ces rencontres est de n’être pas tarifées, contrairement à la prostitution par exemple. Parle-t-on de Facebook comme un marché de l’amitié ? Non. Ces échanges et rencontres procurent du plaisir car ils sont libres dans la mesure où une activité humaine peut l’être – et je vous laisse débattre de ça avec votre petit Marx intérieur. C’est plutôt dans le choix du partenaire matrimonial que le facteur économique pèse le plus lourd. C’est la norme bourgeoise du mariage qui réveille nos instincts de petits calculateurs.

On parle aussi de « marché de la drague » parce qu’on doit « se vendre » pour obtenir des faveurs sexuelles. Des sociologues essaient de caler théoriquement le terme de « capital érotique » pour dire qu’on augmente sa désirabilité en fonction de ses propres conquêtes. Pourtant, s’il s’agit de calculer un score de désirabilité, c’est plutôt au sport et aux jeux qu’on fait référence. C’est à un algorithme de classement des joueurs d’échecs qu’on a eu recours pour produire cette valeur – aussi bien sur Tinder que sur la première version de Facebook.

Enfin, cette métaphore n’est en réalité pas explicative, elle est prescriptive. Elle sert à justifier et encourager certains comportements. Le petit logo d’AdopteUnMec.com qui représente un homme tombant dans le caddie d’une consommatrice sert à désinhiber les utilisatrices qui sont souvent réticentes à manifester leur désir sexuel. Le consumérisme est la version puritaine du désir sexuel. La métaphore du marché laisse croire que notre désir peut être unilatéral, sans passer par une discussion, l’établissement d’une confiance, voire la manifestation d’un consentement. Le jambon du supermarché ne nous choisit pas, mais l’utilisateur de l’application de rencontres doit nous choisir en retour.

Vous proposez une autre image : les négociations géopolitiques. Qu’est-ce que le continent du « désamour érotique » ?

On vit une période assez excitante, où l’on échange si souvent sur des interfaces virtuelles séparées des contextes sociaux habituels qu’on est forcé de mettre à jour, de façon parfaitement consciente, les fondamentaux d’une rencontre sexuelle. On est engagé collectivement dans la découverte de ces nouveaux usages. Vous ne pourrez pas séduire en mentant sur qui vous êtes. Tout rencontre finira par trahir vos subterfuges les plus subtils. Mais vous pouvez en revanche mentir concernant votre intérêt. C’est là que le vrai jeu commence. La conversation sert essentiellement à tester méta-linguistiquement l’intérêt que l’autre nous porte. On joue à « suis-moi je fuis, fuis-moi je suis ». On s’envoie tellement de messages qu’on a tout le loisir d’apprendre ce jeu-là : est-ce que l’autre répond vite à mes textos, avec plus de mots que moi, avec plus ou moins d’émoticônes ? Celui qui domine la relation est la personne qui tient l’autre en haleine en faisant mine d’être la moins intéressé. Ce principe a été énoncé par le sociologue Willard Waller qui a observé ses propres étudiants aux prémices du « dating » dans les années 30. Et c’est un principe assez déstabilisant pour les économistes car il consiste à faire l’inverse de donner un prix exact aux choses.

Paraître détaché est notre arme de prédilection. Ce qui ne veut pas dire qu’on souffrirait d’une phobie de l’engagement… On y gagne à ne pas croire à une rhétorique trop naïve de l’engagement romantique, où le sexe s’inscrit aussitôt dans l’horizon de l’amour et du couple. En suspendant au moins pour un temps nos envies conjugales, on est obligé de réfléchir. Notre détachement vient aussi de notre perte de foi en des rôles sexués et genrés qui permettaient de justifier les pulsions sexuelles. L’idée d’un genre masculin actif et conquérant et d’un genre féminin passif et pudique nous a lassé. La biologie et l’éthologie nous ont confirmé la nécessité de déconstruire ces stéréotypes. Toute une génération a également compris qu’il n’y aura plus jamais de satisfaction sexuelle immédiate sans risques.

L’expression de « plans cul » dit parfaitement ce que propose ce nouveau script sexuel : on prend le temps de planifier plutôt que de se fier uniquement à un « feeling » confus. Il faut se connaître soi-même, et ne pas se précipiter (deux préceptes philosophiques d’un classicisme éprouvé). Il est logique qu’on se fasse l’amour sans être amoureux, comme chante Frank Ocean. Je ne regrette pas cette situation, elle produit de nouveaux équilibres, de nouvelles formes de beautés. On n’écrirait plus aujourd'hui d’opéra tragique à propos d’amoureux éconduits qui meurent de chagrin, mais on a sans doute de meilleures comédies romantiques.

Que représente le sex friend ?

Auparavant, deux figures se répondaient : celle du séducteur invétéré et celle de l’amoureux transi – le point commun entre les deux étant qu’ils ne se soucient pas de la réponse que l’autre leur fait. Le sex friend est une troisième voie : plus prudent que le séducteur en matière épidémiologique, plus éthique (parce qu’il est obligé de produire un minimum de confiance et de réciprocité pour parvenir à simplement coucher), et aussi plus efficace (parce qu’il risque moins de déprimer comme l’amoureux ou de se fatiguer comme le séducteur). Être un sex friend n’est pas antinomique avec l’idée d’être en couple, puisqu’au final un couple qui dépasse les fameux trois ans de shoot de sérotonine ressemble un peu à deux amis qui couchent ensemble. Mais surtout, la différence fondamentale est que le sex friend connaît sa place au sein de l’écosystème sexuel. Il ou elle ne retire pas à son propre sex friend le droit de se lier à d’autres. Il ou elle baise comme tout le monde et il n’y a là aucun motif de se sentir plus ou moins vertueux. Le sex friend n’est ni chasseur qui compterait ses conquêtes et se permettrait de distribuer une valeur prétendument objective aux autres, ni un monogame vertueux qui aurait échappé à la débauche par miracle. On ne gagne aucune moralité à se tenir en dehors de l’écosystème sexuel ou en position de supériorité par rapport à lui. Ni plus pur, ni meilleur que les autres, il ou elle reconnaît être une salope ordinaire, une « salope éthique ». 

 

Une version courte de cet entretien a été publié dans le N°19-20 du Nouveau Magazine littéraire.

Photo : Richard Mèmeteau © Thomas Gogny/Divergence

SEX FRIENDS. COMMENT (BIEN) RATER SA VIE AMOUREUSE À L'ÈRE NUMÉRIQUE, Richard Mèmeteau, éd. Zones, 192 p., 17 E.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF