L'individualisme contre l'écologie

L'individualisme contre l'écologie

La visibilité qu'obtiennent progressivement les revendications écologistes à travers le monde ranime un climatoscepticisme aux ressorts éculés, du procès en catastrophisme à l'accusation d'un « rejet du progrès ». Passé la caricature, où sont censées nous mener ces critiques ?*

Par Edwin Zaccaï, docteur en sciences de l'environnement et professeur à l’Université libre de Bruxelles.

Aujourd’hui l’écologie se trouve dans une situation singulière. Son succès en tant que thème de discussion et d’attention politique n’a d’égal que la difficulté de réformes à la hauteur des problèmes écologiques les plus sérieux : le climat, la biodiversité. Cette situation réactive des critiques contre l’écologie qui ne sont pas neuves.

La pensée écologique occidentale moderne a d’abord privilégié une critique radicale des modes de vie et de la croissance économique. L’ouvrage illustratif le plus célèbre de cette approche, Les limites à la croissance (Rue de l'échiquier), fut publié en 1972. Dans les années 1990, un projet de conciliation entre développement économique et protection de l’environnement s’est forgé sous l’égide du « développement durable ». Des progrès ont eu lieu dans la diminution de certaines pollutions, tandis que les menaces climatiques semblaient rejetées à un futur lointain. Mais aujourd’hui, l’alarmisme est véhiculé dans les rapports de scientifiques parmi les plus éminents, tant dans le domaine du climat que de la biodiversité. Un grand décalage entre objectifs de réforme écologique et concrétisation sur le terrain apparaît aux yeux de ceux qui ont une vision d’ensemble, même si des évolutions vertes locales limitées (énergie renouvelable, alimentation bio, vélos, constructions vertes…) suggèrent qu’une transition est en marche.

Si l’environnementalisme s’est caractérisé dès le début par un « unanimisme » arguant que chacun, grand et petit, est concerné par la dégradation de « la planète », il est vite apparu que des inégalités sociales influencent les impacts générés et ressentis : certains polluent plus que d’autres, et d’aucuns ont davantage de pouvoir pour s’adapter. Il y a donc des gagnants et des perdants aux politiques écologiques. Et les perdants (ou ceux qui craignaient de perdre) ne sont jamais restés inactifs. L’exemple le plus clair est le climatoscepticisme organisé, financé et véhiculé aux États-Unis par des milieux industriels redoutant des législations défavorables (1). Mais les choses ne sont pas si simples, et il y a également des aspects idéologiques non directement réductibles à une défense d’intérêts particuliers. De fait, des constantes sont repérables dans les charges anti-écologistes. On peut imaginer que les annonces actuelles de politiques environnementales plus affirmées tendent, par réaction, à les ranimer.

Des discours récurrents

Il y a d’abord la dénonciation du catastrophisme. Cette critique avait connu ses beaux jours avec Bjorn Lomborg, un auteur à succès dont le livre L’écologiste sceptique, a été lui-même critiqué pour ses biais (2), mais utilisé pour relativiser la nécessité de politiques environnementales. Aujourd’hui le catastrophisme se reconfigure en collapsologie, il est vrai interpellante, dans une idée de « tout ou rien », mais dont on ne peut écarter les prémisses d’un revers de la main.

Deuxième exemple récurrent, le manque de confiance dans le potentiel de progrès que peuvent apporter les sciences, que prôneraient de façon dangereuse des discours écolos. Sur ce mode on ne compte pas les attaques contre le principe de précaution. On touche d’ailleurs ici à une troisième constante des dénonciations de l’écologie : son supposé irrationalisme. Un précédent intéressant est la Déclaration de Heidelberg signée par nombre de personnalités, et qui s’est avérée liée à un lobbying visant à atténuer des objectifs du développement durable à son apogée, lors de la Conférence de Rio en 1992. L’irrationalisme est aujourd’hui dénoncé dans des pamphlets anti-Greta Thunberg, alors que les constats que fait celle-ci ne démontrent pas d’erreur sur les problèmes climatiques actuels et futurs. Parmi d’autres résonances symboliques de ces dénonciations, ne peut-on lire ici aussi des réticences devant les implications de ces discours quant à des changements forts dans l’économie ou les comportements ?

D’où un quatrième thème, celui d’une écologie « totalitaire ». En France, le livre de Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique (Grasset), caricaturait il y a déjà presque trois décennies ce type de liens. Aujourd’hui des auteurs comme Pascal Bruckner, alimentent cette même crainte d’un pouvoir écologique qui affaiblirait les libertés individuelles. Celle-ci a toujours été active, et aux Etats-Unis elle est particulièrement présente et virulente dans certaines sphères politiques et dans des réseaux sociaux.

La critique, et après ?

Il ne serait pas difficile de trouver bien d’autres exemples. La critique des propositions écologistes est nécessaire, mais où mène cette disqualification idéologique ? Quelles sont les solutions proposées « contre » l’écologie, une fois qu’on a caricaturé ses difficultés évidentes, que nous rattachons au grand décalage évoqué plus haut ?

Poursuivre le modèle économique actuel, car il a fonctionné tant bien que mal ? Les impacts menaçants ne vont pas disparaître par enchantement : le croire serait justement de l’irrationalisme. Ou alors c’est à ne pas pouvoir faire confiance aux institutions scientifiques patiemment créées depuis des décennies. Si de plus il est envisagé de s’en remettre à des solutions technologiques basées sur la science, n’y a-t-il pas contradiction ?

Le grand décalage est avec nous pour un moment. Inévitable, il demande de regarder vers l’avant et de créer des réponses collectives. Car l’individualisme est peu opérant au sein de systèmes technologiques et économiques qui l’influencent, et la disqualification idéologique peut être séduisante dans une discussion, mais après ?

* Le titre et le chapeau sont de la rédaction. 

À lire : Deux degrés. Les sociétés face au changement climatique, Edwin Zaccaï, Presses de Sciences Po, 2019

 

(1) Les marchands de doute, Erik M. Conway, Naomi Oreskes, éd. Le Pommier, 526 p., 29 €

(2) « Quelle importance a l'environnement ? Enseignements du cas Lomborg », Edwin Zaccaï, François Goor et Bruno Kestemont, Natures Sciences Sociétés (Volume 12, Janvier-Mars 2004)

 

Photo : « Non assistance à planète en danger » à la Marche du Siècle à Montpellier, le 16 mars 2019. © Pascal GUYOT/AFP

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