Y a-t-il un pilote dans l'avion ?

Y a-t-il un pilote dans l'avion ?

Et si 2008 n'avait été qu'un préambule ? Telle une machine folle, le système néolibéral, loin de corriger ses errements, poursuit sa dérive financière aux dépens des États et des populations, et au risque de sa propre survie.

Et si Marx et Schumpeter avaient raison ? Et si la fin du capitalisme – ou plutôt de son dernier avatar, le néolibéralisme occidental – était écrite ? Le Brexit, l'élection de Trump, la prise de pouvoir des populistes en Italie ou leur enracinement en Europe de l'Est témoignent d'un rejet croissant par les populations du système politico-économique qui prévalait depuis le milieu des années 1980, et qui s'est caricaturé depuis la crise de 2008. L'explosion sociale a commencé dans les urnes, tandis que la prochaine crise financière se prépare, nourrie par la création de monnaie à outrance. Cette crise risque d'être plus forte que la précédente, et les puissances publiques n'auront plus les moyens de l'enrayer. Face à cette double menace d'une déflagration sociale et d'une catastrophe financière, il ne se trouve plus personne, en France, pour défendre un système dont les excès trop voyants ont joué le rôle de chiffons rouges. Les clivages politiques et géopolitiques traditionnels se brouillent, même à l'égard de l'idée européenne.

À la racine du mal, l'accroissement des inégalités des revenus et des patrimoines, qui s'est accéléré depuis dix ans, corollaire des choix opérés par les banques centrales pour écarter le risque de « grande dépression » ; les mesures de quantitative easing ont favorisé la spéculation et le gonflement du patrimoine des plus riches. Les inégalités se sont amplifiées au moment même où la croissance ralentissait, les rendant plus visibles et plus douloureuses. Dans des pays comme la France, où les inégalités ont peu progressé, la perception des populations n'est pas différente de ce qu'elle est ailleurs. Ce sentiment d'augmentation des injustices est alimenté par les muletas qu'agitent régulièrement devant les foules, avec mépris ou inconscience, les principaux bénéficiaires du système : les rémunérations indécentes des dirigeants des plus grandes sociétés ; l'impunité des « optimisateurs fiscaux », ces groupes ou ces contribuables fortunés qui échappent à l'impôt grâce aux paradis fiscaux, transférant le fardeau sur les ménages ; enfin, les excès médiatisés d'une poignée de capitalistes financiers peu scrupuleux qui éreintent leurs fournisseurs et déprécient leurs salariés.

Les rémunérations des dirigeants salariés des entreprises du SBF 120 (indice boursier des valeurs françaises les plus négociées) ont explosé depuis trente ans. Que le patron de Renault-Nissan ou celui de Sanofi puissent gagner, en éléments fixes ou variables, jusqu'à 15 millions d'euros par an, soit presque 1 000 fois le smic, qu'un smicard soit obligé de travailler 73 ans pour obtenir ce que ces patrons gagnent en 1 mois, cela touche à l'irrationnel. Il y a un demi-siècle, le facteur multiplicatif entre le salaire moyen dans une entreprise et le salaire de son plus haut dirigeant était de 20, ce que le théoricien du management Peter Drucker estimait « sage » ; mais, en 1990 déjà, aux États-Unis, il était de l'ordre de 200, ce que Drucker jugeait pernicieux et même dangereux. Or il n'a fait que s'accentuer depuis. Pourtant, la fourchette de revenus acceptable par les salariés du bas de l'échelle est toujours de 1 à 4 en France.

La financiarisation contre le compromis social

La financiarisation de l'économie est en cause : c'est elle qui a fait voler en éclats le compromis social de l'après-guerre. Après la crise de 1929 et jusqu'au milieu des années 1980, le dirigeant était un salarié comme les autres, même s'il était mieux payé que les autres. Il partageait le destin des salariés et faisait passer au second plan le profit de son actionnaire. Il les protégeait parce que, si l'entreprise fermait, il en pâtissait aussi. L'existence d'un bloc soviétique apparemment florissant contribuait à donner du pouvoir aux manageurs et aux salariés : le système communiste servait de repoussoir. « Vous n'avez pas envie d'un système de soviets ? Alors faites en sorte que l'on se tienne tranquilles, augmentez nos salaires », semblaient dire les bénéficiaires de ce pacte tacite. « Vous voulez la paix sociale ? Payez-en le prix. »

Mais, à partir des années 1980, la Bourse, décrédibilisée depuis l'entre-deux-guerres, revient en force, tandis que le système communiste cesse de faire illusion. Pendant l'ère Reagan, les fonds de pension sont autorisés à investir massivement dans les actions d'entreprise, ce qui sera lourd de conséquences. En 1950, les fonds de pension et les fonds d'investissement détenaient aux États-Unis 3 % des actions cotées. Très vite, ils en posséderont plus de la moitié, et les deux tiers au Royaume-Uni. La France ne fait pas exception : ces fonds pèsent aujourd'hui plus de 50 % du capital des cent vingt premières sociétés cotées de l'Hexagone. Ce nouveau pouvoir, puissant car riche de ses milliards à placer, va chercher à augmenter le rendement de ses capitaux. Il comprend que la façon dont les sociétés sont dirigées ne favorise pas la distribution de gros dividendes et la maximisation de la valeur boursière. De surcroît, l'actionnaire n'a plus besoin que l'entreprise l'aide à réduire ses risques : il peut diversifier son portefeuille. Les firmes, elles, doivent se spécialiser sur leur cœur de métier pour dégager une plus forte rentabilité. Pour être certain que les entreprises seront gérées comme il l'entend, le capitalisme financier associe étroitement les manageurs salariés à sa réussite. Afin de leur faire accepter le principe de spécialisation et de maximisation des rendements, plus risqué, et les mesures impopulaires qui l'accompagnent – délocalisations, licenciements « boursiers » –, on dissocie leur destin de celui des autres salariés. Les investisseurs ont donc fait passer les manageurs « dans leur camp ». Ils les ont transformés en actionnaires, grâce à des stock-options, actions gratuites et autres bonus proportionnels aux résultats de la société, sans parler des parachutes dorés qui font taire la peur du risque. Mais ces rémunérations indécentes ont cassé la cohésion sociale ; des économistes tels que Patrick Artus, directeur des études de Natixis, évoquent le risque de « révolte » des salariés, malgré la perte d'influence spectaculaire des syndicats.

Europe schizophrène

Deuxième chiffon rouge, les paradis fiscaux sont l'une des anomalies les plus inacceptables du capitalisme mondial, et un autre symbole de l'hypocrisie générale. Ils engendrent pauvreté et inégalités en privant de leurs recettes fiscales à la fois les pays occidentaux et les pays en développement, qui en ont le besoin le plus criant.

La crise de 2008 et le G20 qui l'a suivie ont certes, sous l'impulsion de Barack Obama, provoqué quelques avancées. Les petits fraudeurs qui avaient des comptes en Suisse ont été obligés de les fermer et de rapatrier leur argent avec des pénalités. Mais les plus grands ont transféré leurs avoirs à Hong Kong, à Singapour ou aux îles Caïmans. Et malgré toutes les dénonciations, les Panama Papers, les Luxleaks ou le scandale UBS, les oasis fiscales continuent de prospérer. Des îles exotiques sont consciencieusement consignées sur des listes noires, mais on tolère toujours des paradis au coeur même de l'Europe : l'Irlande pour l'impôt sur les sociétés, les Pays-Bas pour les royalties sur la propriété intellectuelle, ou le Luxembourg qui « siphonne » les recettes de ses voisins en offrant des conditions extraordinaires aux multinationales, tax rulings et arrangements fiscaux sur mesure. Les Gafa utilisent à plein les possibilités légales que leur offre l'Europe schizophrène, mais toutes les grandes entreprises, les banques en tête, le faisaient depuis longtemps avec plus de discrétion. Il est vrai que nous avons choisi pour président de la Commission européenne un pompier pyromane : au Luxembourg, ces tax rulings ont été mises en place par Jean-Claude Junker, ministre des Finances puis Premier ministre pendant trente ans.

Troisième facteur aggravant, l'installation d'un nouveau « capitalisme sauvage », au sens que lui ont donné des sociologues comme Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant. Exclusivement guidé par la recherche de la rentabilité financière – le fameux taux de 15 % des fonds de pension américains, devenu fétiche, alors même que l'inflation et les taux d'intérêt sont proches de zéro –, il décrédibilise les discours officiels sur la « RSE » (responsabilité sociale et environnementale), l'éthique, les codes de conduite ou les investissements socialement responsables. Le modèle fordien de l'entreprise « seconde famille », dans laquelle le capitaliste partageait avec ses employés les gains de productivité et permettait de longues carrières assorties de promotions, est certes révolu, mais le cynisme et le double langage règnent désormais en maîtres dans des sociétés en quête d'un rendement mortifère. Alors que l'âge du départ à la retraite devra être repoussé, les plus de 50 ans sont démonétisés et chassés vers la sortie. Pis ! la sacro-sainte « expérience » est devenue un handicap quand les grands groupes, imitant les start-up, cherchent des cerveaux vierges pour « disrupter » leur business. Au lieu de miser sur la croissance et l'investissement et faute de projets suffisamment rentables pour satisfaire l'exigence des 15 %, les grandes sociétés rachètent en masse leurs propres actions afin d'en faire monter la valeur et de contenter leurs actionnaires. Au point que la Bourse de Wall Street s'inquiète.

Sur ce terreau d'inégalités, de déclin des classes moyennes et de croissance ralentie, les flux migratoires constituent un facteur aggravant, voire un détonateur. Le possible effondrement de ce capitalisme épuisé de dérives n'est plus une hypothèse d'école, même si son mécanisme ne ressemblerait guère à ceux que décrivaient Marx ou Schumpeter. Mais quelle alternative à ces démocraties néolibérales qui croyaient avoir atteint la « fin de l'histoire », qui voyaient leur universalisation comme forme ultime de tout gouvernement humain ? En face d'elles, une forme de capitalisme d'État semble prospérer en Chine. Mais cet État de lois, qui n'est un État de droit ni pour les citoyens ni pour les entreprises, cette économie socialiste de marché qu'Internet et les réseaux sociaux n'ont pas guidée vers la démocratie, en dépit des espoirs qu'ils avaient suscités, demeure un repoussoir.

La relève des millenials

Le capitalisme occidental est-il réformable de l'intérieur ? Un soulèvement est-il possible, qui balayerait ce capitalisme suicidaire ? Seules des régulations au niveau global pourraient en corriger la trajectoire. Mais la prise de pouvoir de Donald Trump nous en éloigne singulièrement. Pourtant, il est indispensable de rendre illégale l'utilisation des paradis fiscaux et d'en finir avec l'usage des produits financiers dérivés. Il faut obliger les fonds de pension à adopter des arbitrages privilégiant le long terme. Il est essentiel de convaincre les actionnaires – par des mesures fiscales qui ne seront efficaces que si elles sont communes à tous les pays du G20 – que la course au profit immédiat est destructrice. Que les « excédents » ne doivent pas être distribués en actions, mais utilisés pour augmenter les salaires. Ou, a minima, pour développer l'actionnariat salarié, qui doit se généraliser dans le capital des entreprises. Enfin, il est vital de rétablir la responsabilité individuelle, surtout lorsqu'il s'agit de la rémunération des dirigeants, pour lesquels même le name and shame ne semble pas suffire.

L'autodiscipline paraît une hypothèse bien naïve. Pourtant, les élites issues des générations X et Y, les millenials, qui sont plus attachées à la protection de la planète, plus méfiantes à l'égard des grandes entreprises et en recherche d'un meilleur équilibre vie privée-vie professionnelle, paraissent aussi développer plus de réflexions sur l'éthique professionnelle que leurs aînés. Pourront-elles inventer un autre modèle ? C'est la survie du « pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres », qui est en jeu.

Christine Kerdellant est directrice de la rédaction de L'Usine nouvelle et L'Usine digitale. Elle a publié Le Suicide du capitalisme chez Robert Laffont (2018).

Activistes d'Oxfam près d'institutions européennes à Bruxelles, le 5 décembre 2017 © EMMANUEL DUNAND/AFP

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