Whiteness studies, pages blanches

Whiteness studies, pages blanches

L'historienne afro-américaine Nell Irvin Painter explore, de l'Antiquité à nos jours, le fluctuant concept de « race blanche ».

Mis à jour le 10 septembre 2019 | « Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste, mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. » Cette phrase de l’ancien footballeur Lilian Thuram, au sujet des cris racistes dont sont victimes de nombreux joueurs noirs, a éclipsé son sujet original pour lancer un débat sur le « racisme anti-blanc ». Il est depuis revenu sur cette déclaration, expliquant que ces propos ont été sortis de leur contexte, les « Blancs » en question ne devant faire référence qu'aux supporters racistes : « On a fait un amalgame de mes réponses sans mettre les questions ».

Pour autant, ce n’est pas la première fois que la désignation englobante et généralisante de « Blancs » provoque une agitation dans le débat public que celle de « Noirs » n’éveille pas, pointant par là un impensé. L’historienne afro-américaine Nell Irvin Painter en avait également fait les frais lors de la promotion en France de son dernier ouvrage, Histoire des Blancs, publié aux éditions Max Milo. Alors que la polémique bat encore son plein, retour sur le concept flottant – « mélange nébuleux de mythe et de réalité » – de la « race blanche ».

***

En France, la question raciale est un tabou aussi paradoxal qu'omniprésent. En juillet dernier, le gouvernement a décidé la suppression du mot « race » dans la Constitution - mesure déjà envisagée par le candidat François Hollande en 2012. De même, les variables raciales sont interdites dans les statistiques et les sondages. On voit bien les bonnes intentions de la démarche : faire l'économie d'un mot vide de sens, à l'origine de tristes passions, et faire table rase du passé colonial. Mais n'est-ce pas un moyen de sous-estimer, en ne se donnant pas les moyens de le mesurer, l'existence du racisme bien réel qui s'exerce toujours. Les préjugés et clichés peuvent dès lors foisonner (on s'en reportera au « ressenti » en l'absence de données statistiques), et la protection juridique des victimes de discriminations raciales (contrôle au faciès, recherches entravées d'emploi ou de logement) n'en est nullement facilitée.

L'Histoire des Blancs, de l'historienne afro-américaine Nell Irvin Painter, a révélé combien la question demeure inflammable. En février dernier, les apparitions de la chercheuse sur des plateaux radio et télé français ont suscité une vague d'attaques et d'exaspérations, du site web d'extrême droite « Français de souche » - qui a notamment coupé et remonté des images d'une émission pour faire dire à celle-ci que « les Blancs étaient stupides » - au FigaroVox, où elle est taxée de « racisme anti-Blancs ». Elle confie qu'un historien avec lequel elle a dialogué pour ses recherches lui a reproché d'écrire une histoire des Blancs, l'invitant à se concentrer sur les Noirs. Ou que les étudiants français à qui elle présentait son ouvrage lui ont avant tout posé des questions qui portaient sur les Noirs.

Mélange nébuleux

« Il y a toujours de nombreux gains mal acquis à gagner, en rationalisant des prises de pouvoir qu'on fait découler de l'infériorité et de la hiérarchie des différences. Il y a encore beaucoup de réconfort national à poursuivre des rêves d'égalitarisme démocratique en cachant les conflits de classe, la rage et l'impuissance, sous les figurations de race. » Toni Morrison, prix Nobel 1993, évoquait en ces termes, dans Playing in the Dark (1992), ses réflexions sur la présence et le traitement des Noirs dans la littérature américaine et invitait à « découvrir, grâce à un examen approfondi de la "noirceur" littéraire, la nature - et même la cause - de la "blancheur" littéraire ». Les whiteness studies étaient nées, sous la plume de l'écrivaine, mais aussi sous celle de l'intellectuelle Bell Hooks, ou encore de la sociologue Ruth Frankenberg, qui analyse le discours de femmes « blanches » interviewées dans White Women, Race Matters : The Social Construction of Whiteness (1993). L'idée est d'observer la manière dont le concept de race est une construction sociale, utilisée par les Blancs pour identifier les non-Blancs, mais qui relève de l'évidence jamais interrogée en ce qui les concerne. « Le concept a pour vocation de décrire une expérience sociale caractérisée par le vécu de la domination », explique Maxime Cervulle (Dans le blanc des yeux, 2013).

Si Nell Irvin Painter, d'abord historienne, dit ne pas travailler dans le cadre des whiteness studies, celles-ci sont mitoyennes de ses travaux. « Notre recherche pour l'histoire de la race blanche doit commencer dans ce mélange nébuleux de mythe et de réalité », écrit-elle après avoir expliqué que l'obsession de la pureté, raciale et culturelle, a fait son apparition bien après les Anciens. Elle retrace le parcours de la « race blanche » à partir d'une interrogation initiale : « Pourquoi appelle-t-on les Blancs des Causasiens ? » C'est l'anthropologue allemand Blumenbach qui, dans De l'unité du genre humain et de ses variétés (1775), est à l'origine de ce classement selon un index des couleurs de peau et de mesures de crânes. Il en vient à distinguer cinq races, dont la plus « pure » était la caucasienne. Or, chez ce racialiste, « c'est dans le voisinage [du mont Caucase] et surtout dans son versant méridional que se trouve la plus belle race d'hommes, la géorgienne ». Il ajoute, une citation de son ami voyageur du XVIIe siècle Jean Chardin : « L'on ne peut peindre de plus charmants visages ni de plus belles tailles que celles des Géorgiennes. » Or ces Géorgiennes étaient blanches et esclaves. Un idéal de pureté, donc, qui se situerait déjà dans un rapport de domination propre aux mâles blancs.

Au fil d'un travail qu'elle déroule de l'Antiquité à aujourd'hui, Nell Irvin Painter s'arrête sur certaines périodes où s'est cristallisé l'idéal de beauté blanche, synonyme de pureté. Le XVIIIe siècle assoit le concept de « race » dans un élan de rationalisation et de classements biologiques. « C'est le XVIIIe siècle qui inventa l'équivalence à laquelle nous sommes maintenant habitués : qui dit "race" dit "noir" et qui dit "noir" dit "esclave". » Avant cela, Nell Irvin Painter nous rappelle que les populations sont appréhendées selon le lieu où elles résident et que la division esclave/homme libre était une catégorie sociale. « Le récit que l'on fait des Blancs ignore l'antique esclavage en Europe et le métissage qui en découle, ce qui conduit les lecteurs d'aujourd'hui à trouver peu vraisemblable l'idée selon laquelle des Blancs ont pu être esclaves. » Le premier recensement américain, en 1790, reconnaissait six catégories : chef de famille, hommes blancs de plus de 16 ans, hommes blancs de moins de 16 ans, femmes blanches libres, toute autre personne libre, et esclaves. Puis, en 1850 et 1860, apparaissent les rubriques « non blancs », « noirs » et « mulâtres », qui ouvrirent la voie à l'acception générale des « Blancs », notamment dans les droits communs (droit de vote).

Un chapitre consacré à Mme de Staël montre comment elle distingue trois races blanches dans son ouvrage De l'Allemagne : latine, germanique et slave. L'écrivaine influença le regard sur les Blancs, notamment celui de Ralph Waldo Emerson, qui est à la fois un symbole de la Renaissance américaine au XIXe siècle et celui qui a élaboré la théorie de la race blanche aux États-Unis, modélisée sur la beauté type de l'Anglais.

En somme, Nell Irvin Painter dresse une histoire qui fait glisser la notion de race entre des critères qui se déplacent au fil du temps, rendant impossible la définition d'une race blanche. « De nombreux observateurs ont affirmé que l'argent et les relations sexuelles interraciales allaient résoudre le problème de race [...]. Il n'en demeure pas moins que la pauvreté à peau noire continue d'être l'opposée d'une blanchité, mue par ce vieux désir social de caractériser le pauvre comme un être définitivement autre et intrinsèquement inférieur. »

Les « Français de souche » qui clament l'existence d'un racisme anti-Blancs mettent en avant la catégorie du « petit Blanc » (l'équivalent des white trash américains), délaissé par un État qui reconnaîtrait davantage le concept de race que celui de classe. « On passe ainsi de la "racialisation" du groupe minoritaire à la transformation de la majorité en ethnie assiégée, comme l'observent Sylvie Laurent et Thierry Leclère dans De quelle couleur sont les Blancs ? Il ne s'agit plus de pureté biologique, mais d'une inquiétude face à la décadence d'une civilisation en proie aux assauts de ceux "qui ne veulent pas s'intégrer". »

Autant de raccourcis, allant jusqu'aux théories complotistes du grand remplacement, qui devraient encourager le développement de whiteness studies à la française . Ainsi que l'écrivait Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs (1952) : « Je veux vraiment amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d'incompréhension. »

À LIRE

HISTOIREDES BLANCS, Nell Irvin Painter, éd. Max Milo, 430 p., 29,90 E.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard