La guerre du canon n’aura pas lieu

La guerre du canon n’aura pas lieu

Accusant les gender et postcolonial studies de nourrir les divisions, certains intellectuels jugent nécessaire de tirer la sonnette d’alarme contre ce « poison identitaire » venu des États-Unis et qui infecterait nos universités. Deux canons de pensée se feraient-ils face, l’un universel et l'autre minoritaire, prêts à en découdre ? Non, répond dans cette tribune la maîtresse de conférences à l'université Paris 8 Nadia Yala Kisukidi. À moins d’ignorer les études déjà menées sur ces sujets par des universitaires français et francophones depuis plus de cinquante ans.

A la fin des années 1980, le philosophe Alan Bloom publie The Closing of the american mind (1987). Il fustige les petits narcissismes et le consumérisme des étudiants américains : droit à la différence, revendications des minorités laissent l’université appauvrie et exsangue. L’enseignement supérieur n’offre plus les ressources nécessaires pour franchir les limites de ce « moi haïssable », qui « se fait le centre de tout », pour reprendre les mots de Pascal. L’éducation humaniste véritable possède sa bibliothèque idéale : les classiques qui peuplent l’aventure de la raison, de l’esprit et façonnent l’épopée intellectuelle occidentale. Cette publication lança les guerres du canon (canon wars) qui s’emparèrent des universités anglo-saxonnes à la fin du XXe siècle. Le canon, c’est l’idéal qui fixe les normes du savoir (textes, auteurs, etc.) et auquel il faut se conformer. Les bibliothèques philosophiques, littéraires, doivent-elles se limiter aux œuvres des « hommes blancs morts » (les Dead White Men) ou s’ouvrir à d’autres voix, celles des femmes, celles des minorités raciales, celles qui traversent tous les continents du monde et qui sont systématiquement effacées de l’odyssée du savoir ?

Dans la bouche des conservateurs, postés sur les deux rives de l’Atlantique, ces canon wars sont décrites comme le symptôme de la dérive multiculturaliste de l’enseignement universitaire. Le savoir est désormais soumis aux caprices des enfants gâtés de la marchandisation culturelle. Ces petits princes ont renoncé à l’universel ; ils se murent dans leurs ghettos, leurs provincialismes étriqués – ceux du genre, de la race, du handicap, de l’intersectionnalité, de la religion – ou ressassent, pathologiquement, les vieilleries du passé colonial. 

L’invasion américaine et le poison identitaire

Aujourd’hui, en France, le mot d’ordre est lancé : il faut protéger l’université. Protéger l’institution de l’invasion américaine et du poison identitaire. Ce poison qui contamine le cerveau des fils et des filles de la France postcoloniale, abreuvés d’idéologie victimaire sur les bancs des facultés.

On aurait tort, effectivement, de ne pas contester l’injonction à la productivité de l’université néo-libérale. Dans le champ des sciences humaines, l’« identité » constitue bel et bien un marché ; elle garantit la profusion, la production continue de nouveauté : nouvelles chaires, nouveaux concepts, nouvelles stars, nouvelles niches, nouveaux labels, nouvelles radicalités de façade… Mais on aurait bien plus tort, encore, de réduire le conflit des bibliothèques à l’expression d’une pulsion infantile. Ou mieux, à une énième métamorphose des métaphysiques du désir qui saturent l’ère du capitalisme tardif.

Dans plusieurs ouvrages (Yearning : Race, Gender, and Cultural Politics (1990) ; Black Looks : Race and Representation (1992) ; Teaching critical theory (2010)), l’intellectuelle bell hooks fixe les termes du conflit qui saisit les bibliothèques universitaires et les contenus d’enseignement. Nos corpus de connaissances sont des constructions culturelles qui manifestent également les conflictualités de l’ordre social – à travers les corps et les voix qu’ils invisibilisent. L’enjeu de la guerre du canon n’est pas de satisfaire des narcissismes blessés. Il ne repose pas non plus sur un principe de charité : établir des quotas pour rendre visibles les figures oubliées du savoir et de l’esprit. Ces guerres mettent en lumière la manière dont les disqualifications sociales (race, genre, classe) et idéologiques structurent et ordonnent les disqualifications scientifiques. 

Dans l’université française, de tels débats n’ont pas vraiment eu lieu. Mais la crainte de leur venue prochaine hante les cervelles conservatrices. L’émergence, tardive, des studies (postcolonial, gender…) et plus récemment d’un ensemble de réflexions portées par le « tournant décolonial », au sein de l’institution, sème la panique. Tribunes hâtives et peu sérieuses, chasse aux sorcières, éditoriaux mal emboîtés… Il faut sauver l’université, et peut-être même la République, de ces nouvelles lubies obscurantistes. 

Arbre mort contre explosions de sève

Contre les charges féroces des modes anglo-saxonnes et du narcissisme minoritaire, la parade est toute trouvée : réaffirmer, sans complexe, les droits du chauvinisme intellectuel. Refuser la traversée des mers et des océans, abolir migrations et voyages, piétiner à pieds joints toute forme de curiositas, défendre les sédentarités continentales. La résistance à une supposée invasion yankee dans le champ universitaire s’affiche comme une version sublimée du fameux « On est chez nous » qui saisit toutes les têtes poisseuses de France ! Car, mes chers compatriotes, dans l’université de France, on est en France ! Les frontières du savoir sont fixées par les limites du territoire national. L’université n’est ni monde, ni univers. L’université est affaire de souche et de racine. Arbre mort contre explosions de sève. Et pour cacher cette misère, de mauvaises cabèches ont eu la triste idée de brandir, comme un épouvantail, l’Esprit des Lumières

Il faudra donc calmer les esprits – si on le peut encore, en ces temps fébriles. Rappeler même, toujours, la longue histoire intellectuelle de notre beau pays. Rappeler Paulette et Jeanne Nardal. Rappeler Fanon et Césaire. Rappeler Glissant et Condé. Rappeler Sartre et Bergson. Rappeler De Beauvoir et Derrida. Rappeler tous les autres, encore. Celles et ceux du présent, du passé. Celles et ceux qui s’annoncent et frappent à la porte. 

L’identification des géographies de la pensée aux frontières de l’Occident a vacillé – et ce depuis plus d’un siècle. En France, bien avant la domination financière et intellectuelle de l’université-entreprise nord-américaine. « Postcoloniaux-postmodernes-décoloniaux-féministes-relativistes » en tout genre, comme on aime à les désigner d’un seul tenant, le rappellent chaque jour, convoquant même, pour certains d’entre eux, un « universel vraiment universel » (Souleymane Bachir Diagne). Un « universel » qui ne fait ni la leçon, ni la morale. Qu’on ne brandit plus comme un fétiche – objet de superstition auquel on attribue des pouvoirs magiques de pacification.

La guerre du canon n’aura pas lieu en France parce qu’elle a déjà eu lieu. Et la bonne nouvelle, c’est qu’elle a été gagnée. Il faut espérer que cette victoire, encore trop discrète et timide, brille désormais de mille feux. Qu’elle illumine la vie intellectuelle de notre pays de son éclatante lumière – c’est tout ce que nous pouvons souhaiter.

 

Nadia Yala Kisukidi est maîtresse de conférences, agrégée et docteure en philosophie à l’Université Paris 8. Elle participé à notre série estivale sur l'œuvre de plusieurs philosophes avec une introduction à la pensée d'Henri Bergson.

 

Photo : L'université de la Sorbonne ouvre un nouveau master dédié aux études sur le genre à la rentrée 2019 © LOIC VENANCE/AFP

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