Une théorie en acte

Une théorie en acte

Le romancier s'inscrit dans la galaxie des grands « métaécrivains ».

Les plus grands auteurs sont ceux que chacun juge tels, en toute subjectivité. C'est la loi première de la littérature. Ensuite, on peut chercher des critères objectifs. Un critère aristocratique, d'abord : celui de l'accord des meilleurs esprits dans la suite des siècles, ce qui demande du temps. C'est ce que disait Balzac dans son article de 1840 sur Stendhal : « Le scrutin secret dans lequel votent un à un et lentement les esprits supérieurs qui font la renommée de ces ouvrages, se dépouille très tard. » Puis des critères statistiques nombre de volumes vendus, de traductions, etc.. Enfin, des critères comme l'obtention de prix nationaux ou internationaux de haute volée, notamment le Nobel de littérature, ou la publication dans des collections prestigieuses, La Pléiade de Gallimard en France, I Meridiani de Mondadori en Italie, etc.

Milan Kundera est en bonne voie. Il n'a pas encore le Nobel, mais le voici dans La Pléiade - et de son vivant, circonstance amplifiante, puisque c'est, comme on sait, un privilège réservé jusqu'ici à une poignée d'écrivains, dont Gide, Malraux, Martin du Gard, Montherlant, Gracq, Ionesco, Sarraute, Borges ou Sartre, ces deux derniers morts trop tôt pour voir terminés les volumes qui leur étaient consacrés.

Une question vient donc logiquement à l'esprit : qu'est-ce qui apparente Kundera à - si j'ose dire - cette pléiade de pléiadisés ? À mon sens, ceci : c'est un écrivain, et des plus grands, mais aussi, comme chacun de ceux que je viens de nommer, un « métaécrivain », c'est-à-dire quelqu'un qui a réfléchi de façon aiguë à sa propre pratique. Et non seulement aiguë, mais tournée vers autrui. Cela vaut, bien sûr, pour Gide qui, avec Prétextes ou Incidences, a écrit quelques-uns des textes critiques les plus perspicaces de son temps, et qui a su faire découvrir Dostoïevski ou Michaux à ses contemporains. Cela vaut aussi pour les autres - aussi bien pour Montherlant bardant tous ses textes de préfaces et de notes qui les éclairent, pour Gracq dont le chef-d'oeuvre est autant En lisant en écrivant que Le Rivage des Syrtes , pour Ionesco accompagnant ses pièces de Notes et contre-notes , pour Sarraute écrivant L'Ère du soupçon ou pour Sartre, auteur d'un Qu'est-ce que la littérature ? ou de Situations qui tiennent encore la route.

Kundera est de cette phalange dans deux de ses livres qui sont des modèles de clarté et d'intelligence : L'Art du roman 1986 et Le Rideau 2005. Il y parle, à l'occasion, de ses romans, mais le plus souvent de ceux des autres, depuis Rabelais et Cervantès jusqu'à ses amis Márquez ou Fuentes, en passant par les grands romanciers de l'Europe centrale : Broch, Musil, Kafka, Gombrowicz.

La complexité du prosaïque

Reprenant l'analyse inquiète du dernier Husserl, Kundera montre comment, à la suite de Galilée et de Descartes, la pensée européenne a « réduit le monde à un simple objet d'exploration technique et mathématique » et a « exclu de [son] horizon le monde concret de la vie, die Lebenswelt  (1) » - et que c'est précisément ce monde que le roman réussit à sauver. Il ne peut le faire qu'en disant « ce qu'il est seul à pouvoir dire », en refusant les points de vue uniques, en déchirant, comme le héros de Cervantès, le « rideau » de légendes tendu devant lui, en se colletant à la relativité, à l'insignifiance et à la bêtise, pour, au bout du compte, accéder à la complexité prosaïque du monde et à « la richesse contenue dans une seule seconde de vie (2) ».

Voilà qui nous change. Car nous sommes entrés, dirait-on, dans une période d'indigence satisfaite. Des philosophes prétendent toujours nous écrire de péremptoires Qu'est-ce que la littérature ? alors qu'ils n'ont sauf peut-être Finkielkraut pas lu le moindre roman depuis trente ans. De l'autre côté, celui des pondeurs, ce ne sont souvent que caquetages et vains battements d'ailes. Pauvres concepts « autofiction », pauvres banalités démagogiques « la littérature-monde », pauvre technique les reproches de Sartre à Mauriac sont bien oubliés, pauvre ambition. Lukács ou Auerbach, Claude-Edmonde Magny ou Michel Zéraffa, Barthes ou Genette, les analyses et les grands débats d'il y a un demi-siècle semblent n'avoir jamais eu lieu. Ne parlant ni en philosophe pérorant, ni en écrivain écervelé, mais en romancier qui théorise « en gardant jalousement son propre langage (3) », nous faisant « descendre, étonnés, dans la cale de l'Histoire où l' avenir du roman est en train de se décider (4) », Kundera est, dans l'actuelle nuit romanesque, une lueur vive.

 

(1) L'art du roman, rééd. Folio, p. 17-18. 

(2) Le Rideau, rééd. Folio, p. 195. 

(3) Ibid., p. 19. 

(4) Ibid., p. 95. 

1 L'Art du roman, rééd. Folio, p. 17-18.

2 Le Rideau, rééd. Folio, p. 195.

3 Ibid., p. 19.

4 Ibid., p. 95.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF