Une soirée au Majestic

Une soirée au Majestic

Lors de leur unique rencontre, les deux géants littéraires du XXe siècle ont échangé des banalités avant de partager un taxi pour rentrer chez eux.

la scène se situe au cours de la soirée du 18 mai 1922, dans l'un des salons de l'hôtel Majestic à Paris. Afin de célébrer le nouveau ballet russe Nijinska, le romancier britannique Stephen Hudson et son épouse organisent, au sortir de l'Opéra, une réception à laquelle sont notamment conviés, parmi beaucoup d'autres, Diaghilev, Stravinski et Picasso. Proust vient juste de poser - ou est sur le point de le faire - le mot « fin » au bas du monument dont seuls les premiers volumes ont paru et dont tout le reste, interminablement retravaillé, n'existe que sous la forme de ce formidable fouillis qui sera publié après lui. À 50 ans, il est semblable à une sorte de Lazare revenant périodiquement donner de ses nouvelles aux vivants. Proust n'a pas renoncé à toute vie mondaine : il dîne au Ritz, fréquente Le Boeuf sur le toit, répond à quelques invitations. La légende veut que la dernière page ajoutée bientôt par lui à son proliférant manuscrit soit celle dans laquelle, juste avant de disparaître le 18 novembre suivant, il évoquera « la frivolité des mourants ».

Joyce est là, lui aussi. Son long exil loin de son Irlande natale, après Trieste et Zurich, l'a reconduit vers Paris où, autrefois, tout jeune homme, il a vaguement étudié la médecine et où, deux ans plus tôt, il s'est établi. Le 2 février 1922, jour de son quarantième anniversaire, Ulysse y a été publié par Sylvia Beach, chez Shakespeare and Company, librairie alors située au 12, rue de l'Odéon. Une partie de l'ouvrage a déjà été portée à la connaissance des lecteurs en revue, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Cela a suffi à faire de lui une figure légendaire de ce Paris littéraire des Années folles où il passe déjà, grâce à Pound, Eliot ou Larbaud, pour l'un des plus grands écrivains de son temps.

Alors même que leurs oeuvres respectives n'ont pas encore pu être lues comme il le faudrait, Proust et Joyce partagent le même sort d'écrivains fanatiquement admirés par les uns autant qu'hystériquement décriés par les autres. À l'ombre des jeunes filles en fleurs - comme le raconte Thierry Laget dans un essai récent - a obtenu le prix Goncourt en 1919 tout en suscitant, à l'égard de son auteur, des réactions d'une grande animosité. Ulysse choque, déroute. André Gide - à qui on attribue le refus par La NRF de Du côté de chez Swann - insinue pour qui veut l'entendre qu'Ulysse ne serait, au fond, qu'un « faux chef-d'oeuvre ». On commence à comparer les deux écrivains. Joyce dès 1920, dans un courrier qu'il adresse à un ami, signale « de furtives tentatives pour opposer un certain M. Marcel Proust, d'ici, au signataire de cette lettre ».

TOUT LES OPPOSE

Proust n'a rien lu de Joyce. Pour y parvenir, il aurait fallu au traducteur de John Ruskin mieux maîtriser la langue anglaise. La version française d'Ulysse ne verra le jour qu'en 1929 et les quelques extraits qu'en a donnés Valery Larbaud paraissent avoir échappé au romancier de La Recherche. Le peu que Joyce connaît de Proust semble avoir produit une faible impression sur lui : « Je ne lui trouve aucun talent spécial, mais je suis mauvais critique », déclare-t-il. Quand il se retrouve en sa présence, l'auteur d'Ulysse a la courtoisie de ne pas exprimer ses réserves, préférant se comporter comme s'il ignorait tout de l'oeuvre de son confrère.

Aucun des biographes de Proust ou de Joyce (George D. Painter et Jean-Yves Tadié dans le cas du premier, Richard Ellmann pour le second) ne manque de rapporter la rencontre des deux romanciers, compilant les souvenirs de la scène. Selon les récits, les détails varient. Proust et Joyce se seraient plaints l'un à l'autre de leurs problèmes de santé : le premier souffre de l'estomac, le second des yeux. Ils apprécient les truffes qu'on leur sert mais ils se montrent surtout pressés de prendre congé aussi poliment que possible. Ils partagent, pour rentrer chez eux, le même taxi - dont Joyce a la malencontreuse idée de vouloir ouvrir la fenêtre au risque de faire prendre froid à Proust. Tout oppose les deux hommes. Jusqu'à leur apparence : Proust, chic et parisien, épate comme un acteur de cinéma dans la pelisse qu'il porte, tandis que Joyce, ne possède même pas la tenue de soirée de mise en de telles circonstances ; s'il envie quelque chose à son interlocuteur, c'est l'aisance matérielle dont jouit visiblement celui-ci.

Il n'est jamais question de littérature entre Proust et Joyce. Quand les deux plus grands romanciers du XXe siècle sont présentés l'un à l'autre, il apparaît très clairement qu'ils n'ont rien à se dire et qu'ils ne trouvent à échanger que des banalités d'usage. À une pareille fable, chacun conférera la morale qui lui va. À commencer par Joyce qui confie : « Proust ne parlait que de duchesses ; moi, leurs femmes de chambre m'intéressaient davantage. »

Six mois plus tard, Proust meurt. Joyce note alors : « À Paris les gens ne semblent pas surpris de sa mort mais lorsque je l'ai vu en mai dernier il n'avait pas l'air malade. En fait, il paraissait avoir dix ans de moins que son âge. » L'auteur d'Ulysse est sur le point de s'engager dans l'excessif work in progress qui, quinze ans plus tard, aboutira à son Finnegans Wake, roman hors norme où chaque mot a la valeur d'une énigme offerte à l'interminable interprétation du lecteur. Est-ce à l'auteur d'À la recherche du temps perdu que pense celui de Finnegans Wake lorsqu'il parle quelque part, avec l'irrévérence rabelaisienne et la verve scatologique dont il est coutumier, des « prouts qui inventeront une écriture » qu'il semble comparer à la sienne et tandis qu'il déclare à propos de pareils poètes : « Il est guéri par la foi celui que la fatalité rend malade » (« He is cured by faith who is sick of fate ») ?

C'est possible. Personne n'en sait rien. Le dialogue qui n'eut pas lieu entre Proust et Joyce, il appartient à leurs lecteurs de l'imaginer. On ne s'en est pas privé parfois. Henri Raczymow a mis en scène deux de leurs principaux personnages dans son Bloom & Bloch (Gallimard, 1993) - même s'il les a dépeints à la manière de Flaubert dans son Bouvard et Pécuchet. Patrick Roegiers, de son côté, a consacré un très beau livre (La Nuit du monde, Seuil, 2010) à la soirée du 18 mai 1922, romançant outrageusement la réalité afin de lui prêter la délirante valeur d'une fable.

DISTRIBUTION DES POUBELLES

Pour que deux écrivains puissent se parler - même après leur mort ou en leur absence -, peut-être en faut-il toujours un troisième. Samuel Beckett rencontre Joyce en 1928 et lui consacre son premier texte, un petit essai portant sur le Finnegans Wake en cours d'élaboration (« Dante... Bruno. Vico.. Joyce »). Deux ans plus tard, il signe une étude très personnelle visant à présenter Proust aux lecteurs anglais. Son oeuvre débute ainsi sous le double signe de l'auteur d'Ulysse et de celui de La Recherche entre lesquels elle jette un pont et établit un lien. En 1954, Beckett rapportera à Richard Ellmann que Joyce lui aurait exprimé le regret de n'avoir pas eu l'occasion d'une vraie conversation avec Proust. Patrick Roegiers fait semblant de croire que Joyce et Proust auront été amis, fût-ce le temps d'une soirée. Proust a souvent dit le peu de cas qu'il faisait de l'amitié. À en juger par ses romans, Joyce ne lui accordait pas beaucoup de prix non plus, affirmant qu'on l'oublie aussi facilement qu'un parapluie. Beckett l'a bien compris. « L'amitié, explique-t-il, est un artifice social, comme le capitonnage d'un fauteuil ou la distribution des poubelles ; elle n'a aucune signification spirituelle. »

Seuls, il est vrai que les grands artistes le sont. Ils voient mal le monde qui les entoure et au sein duquel il leur faut côtoyer leurs semblables ; munis de leur télescope personnel, ils s'absorbent dans la contemplation du ciel nocturne où ils déchiffrent le message que les étoiles leur adressent. Du moins, telle est la conclusion (« Poor visibility for stargazers ») que tire Frank Budgen du récit qu'il livre, avec beaucoup d'autres, de la légendaire et insignifiante rencontre.

Ils l'ignoraient pareillement mais, dans Le Temps retrouvé comme dans Finnegans Wake, les deux romanciers comparent l'oeuvre à laquelle ils se consacrent à de modernes Mille et Une Nuits : un interminable récit, produit dans les profondeurs de la nuit et, à la faveur duquel, celui qui raconte, obtenant de la mort un provisoire sursis, prolonge sa vie et diffère ainsi la disparition à laquelle il est promis. Une « scherzarade », écrit Joyce - mot inventé dans lequel il faut entendre en même temps « charade », « scherzo », « Shéhérazade », et sans doute bien d'autres choses encore -, où ne tombe jamais le mot de la fin, qui est aussi une épée (« that sword of certainty ») et qui, donnant un sens à l'existence, tuant le texte en lui imposant une interprétation forcément fallacieuse, ôterait au roman la faculté infinie de retentir interminablement comme il le fait dans la nuit illuminée de nos vies.

Auteur notamment de Beaucoup de jours, d'après Ulysse de James Joyce (Cécile Defaut, 2011), Philippe Forest a codirigé le numéro spécial de La NRF (mars 2013) consacré aux cent ans de Du côté de chez Swann. Son nouveau roman, Je reste roi de mes chagrins, paraît en août chez Gallimard.

Zelda et Francis Scott Fitzgerald

« ZELDA. - Qu'est-ce que notre mariage, à tout prendre ? Du plus loin que je me souvienne, il n'a été rien d'autre qu'une longue bataille. FITZGERALD. - Ça je n'en sais rien. Vers 1921, nous étions parmi les couples les plus enviés d'Amérique. ZELDA. - Oui, nous étions rudement bons comédiens ! FITZGERALD. - Nous étions rudement heureux. » Scott et Zelda Fitzgerald ont formé l'un des couples littéraires les plus mythiques du XXe siècle. Icônes de l'entre-deux-guerres, rock and roll avant l'heure, une belle histoire d'amour liera à vie la belle Zelda, qui obsessionnellement se voudra danseuse et écrivaine, et le magnétique Scott, qui sombre dans l'alcoolisme au gré de leurs virées de Riviera en fêtes new-yorkaises. Mais, entre cette fille du Sud qui finit à l'asile et l'écrivain de la désinvolture se dissimule une guerre d'auteurs. Fitzgerald qualifiant sa femme d'« écrivain de troisième ordre », voulant relire les écrits de celle-ci avant édition de peur qu'elle n'épuise la primauté de son expérience de la maladie : Zelda était l'indispensable matériau des livres de son mari. Mais ses écrits n'ont pas rencontré le succès de Tendre est la nuit ou de Gatsby le magnifique. Le couple reste l'incarnation d'un duo talentueux qui s'est perdu à force de s'étourdir. A. M.

SCOTT ET ZELDA FITZGERALD, Stéphane Maltère, éd. Folio biographies, 352 p., 9,50 E.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard