Une querelle à retardement

Une querelle à retardement

Foucault et Derrida

En 1963, au Collège philosophique, Jacques Derrida se livre à un commentaire de l'Histoire de la folie à l'âge classique de Michel Foucault. Après avoir rendu hommage à celui qui fut son « maître », Jacques Derrida met à mal l'ouvrage. En présence de son auteur...

Entre Michel Foucault et Jacques Derrida, ce fut d'abord l'histoire d'une amitié, comme en témoignent leurs échanges épistolaires1. Les deux hommes se tutoient et programment des rencontres. Jacques Derrida, qui a été l'élève de Foucault et qui est en 1963 assistant de Georges Canguilhem, Paul Ricoeur et Jean Wahl à la Sorbonne, est invité par ce dernier à intervenir au Collège philosophique le 4 mars 1963. Jacques Derrida va parler du livre de Michel Foucault, Folie et Déraison. Histoire de la folie à l'âge classique publié en 1961. La conférence a lieu en présence de Michel Foucault. Après avoir rendu hommage en termes hegeliens à celui qui fut son « maître », Jacques Derrida va se livrer à une lecture critique de l'ouvrage. Dans un premier temps, il mettra en évidence les difficultés méthodologiques, voire les lacunes philosophiques découvertes. Il y a tout d'abord l'impossibilité de sortir du langage qui a servi à arraisonner la folie, à la faire taire : « tout notre langage européen, le langage de tout ce qui a participé [...] à l'aventure de la raison occidentale, est l'immense délégation du projet que Foucault définit sous l'espèce de la capture ou de l'objectivation de la folie. Rien dans ce langage et personne parmi ceux qui le parlent ne peut échapper à la culpabilité historique [...] dont Foucault semble vouloir faire le procès. Mais c'est peut-être un procès impossible car l'instruction et le verdict réitèrent sans cesse le crime par le simple fait de leur élocution2. »

Ce langage est issu du logos grec, « racine commune de Raison et de la folie à l'âge classique » (ED, p. 62), et ce fondement unique a été en quelque sorte oublié par Foucault qui ouvre son livre par l'évocation de la période médiévale. En faisant l'impasse sur l'origine grecque, en négligeant cette première division de la raison contre elle-même, Foucault met doublement à mal son projet historique. Si la dissension datait de l'époque platonicienne, il eût fallu commencer par interroger cette période ; si au contraire l'unité du logos a été préservée jusqu'à la « crise classique », celle-ci est « secondaire et dérivée », elle se développe « à partir de et dans la tradition élémentaire d'un logos qui n'a pas de contraire mais porte en lui et dit toute contradiction déterminée » (ED, p. 67). Autrement dit, le moment « classique » n'est ni « privilège absolu », ni « exemple archétypique » et Foucault ne fait pas l'histoire d'un modèle, mais d'un échantillon.

Dans un deuxième temps, suivra le commentaire désormais bien connu des trois pages que Foucault consacre à un passage de la première des Méditations de Descartes. Derrida considéra que l'analyse de Foucault était « naïve », mais aussi violente parce qu'elle procéderait à un « renfermement du Cogito » du même type que le grand renfermement classique qui a réduit au silence la folie.

Comment Michel Foucault a-t-il réagi ? Selon Didier Eribon, « [i]l semblerait, au dire de plusieurs témoins, qu'à ce moment-là, sa légendaire susceptibilité soit restée en sommeil et qu'il n'ait pas tenu rigueur a son ancien élève de cette charge argumentée3 ».

Le texte de la conférence sera publié quelques mois plus tard dans la Revue de métaphysique et de morale4, puis repris dans L'Écriture et la Différence en 1967 sans réaction de la part de Foucault. Seule une lettre nous est connue. Un mois après la conférence de Derrida, Foucault le remercie pour « l'énorme et merveilleuse attention [qu'il lui] a prêtée », reconnaît avoir « traité trop cavalièrement » du rapport entre le cogito et la folie, lui dit sa « très profonde reconnaissance » et l'assure de son « amitié très profonde et très fidèle5 ». Sincérité ou ironie ? Impossible de trancher, même si l'insistance de Foucault sur la « rectitude » de Derrida et le « droit chemin » montré pourrait être une moquerie du « chemin [non] rectiligne et unilinéaire » (ED, p. 52) voulu par ce dernier.

Les choses changeront en 1971 quand Foucault décidera de publier dans la revue japonaise Paideia qui lui consacre un numéro spécial, où doit figurer le texte de Derrida, une Réponse6 à celui-ci. Cette réponse servira de base au texte « Mon corps, ce papier, ce feu7 », appendice II de la réédition de l'Histoire de la folie en 1972. Dans les deux textes, Foucault, s'il ne dit mot sur les difficultés méthodologiques et les lacunes philosophiques pointées, commente longuement et la lecture que Derrida a faite des pages consacrées à Descartes et le passage des Méditations. Néanmoins, ce n'est peut-être pas dans cette discussion exégétique qu'il faut voir la part la plus polémique de ces textes, mais bien dans l'affirmation de Foucault qui fait de Derrida un philosophe de l'institution, le représentant d'un système dont le fonctionnement est décrit comme suit : « réduction des pratiques discursives aux traces textuelles ; élision des événements qui s'y produisent pour ne retenir que des marques pour une lecture ; inventions de voix derrière les textes pour n'avoir pas à analyser les modes d'implication du sujet dans les discours ; assignation de l'originaire comme dit et non dit dans le texte pour ne pas replacer les pratiques discursives dans le champ des transformations où elles s'effectuent8. » Autrement dit, Derrida ne ferait que confirmer les pratiques pédagogiques de la tradition philosophique française... Il s'ensuivra une brouille de dix ans, qui rendit les deux penseurs « invisibles » l'un à l'autre et « insociables » l'un pour l'autre, pour reprendre les mots de Jacques Derrida9.

Un événement mettra fin à cet état : fin 1981, Derrida est arrêté à Prague, où il participe à un séminaire interdit, sous la fausse accusation de trafic de drogue, et emprisonné. Foucault sera parmi les premiers signataires des lettres de protestation et interviendra à la radio. Quelques jours après son retour en France, Derrida remerciera Foucault en lui téléphonant. Après la mort de Foucault, Derrida participera en avril 1986 à un hommage organisé par Thomas Bishop à l'université de New York en lisant une conférence intitulée « Au-delà du principe de pouvoir ». Invité par Élisabeth Roudinesco et René Major à participer le 23 novembre 1991 au colloque « Histoire de la folie trente ans après », Derrida fera une longue et importante communication : « Être juste avec Freud10 ». De manière très significative, ce texte sera inséré sous une forme abrégée dans le livre d'adieu, Chaque fois unique, la fin du monde11, qui recueille les textes écrits par Jacques Derrida à la mort de certains de ses amis, une façon peut-être de garder la mémoire d'une amitié.

1 L'Herne. Derrida, cahier dirigé par Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud, n°83, 2004. La première missive de Foucault, datée du 27 janvier 1963, est une lettre de remerciement pour la traduction de L'Origine de la géométrie de Husserl réalisée par Derrida. Dans sa réponse du 3 février 1963, Derrida annonce à Foucault qu'il consacrera sa conférence du 4 mars à L'Histoire de la folie et aux pages sur Descartes. Foucault remerciera Derrida pour cette conférence

2 L'Écriture et la Différence, Jacques Derrida, éd. du Seuil, 1967. p. 58.

3 Didier Eribon, Michel Foucault 1926-1984, éd. Flammarion, 1991, p. 145.

4 N°4, 1963, pp. 460-494.

5 L'Herne, op. cit., pp. 115-116.

6 Dits et Écrits. 1954-1988, Michel Foucault, vol. II 1970-1975, éd. Gallimard, 1994, pp. 281-295.

7 Ibid., pp. 245-268.

8 Ibid., p. 267.

9 Résistances. De la psychanalyse, Jacques Derrida, éd. Galilée, 1996. p. 93.

10 Publié dans Penser la folie. Essais sur Michel Foucault, éd. Galilée, 1992, pp. 141-194 et repris dans Résistances, op. cit.

11 Éd. Galilée, 2003.

 

Photo : Jacques Derrida © JOEL ROBINE / AFP - Michel Foucault © AFP PHOTO

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF