Une œuvre ou un monde ?

Une œuvre ou un monde ?

La BnF ouvre ses galeries à l'exposition « Tolkien, voyage en Terre du Milieu » qui réunit de nombreux manuscrits, dessins et cartes permettant de déceler les richesses du monde alternatif créé par l'auteur anglais. En 2013, dans un numéro lui étant consacré, Le Magazine Littéraire s'intéressait à cette ambition démiurgique, sans équivalent, avec laquelle Tolkien a façonné son univers.

D'où vient ce sentiment, très répandu parmi les amateurs de Tolkien, constamment exprimé par la réception critique et populaire, qu'il a en quelque sorte donné naissance à un monde alternatif, dont l'ampleur et la précision débordent largement les seules apparitions textuelles ? L'histoire éditoriale de l'oeuvre apporte un premier élément de réponse : ce n'est que très progressivement que s'est révélé à la connaissance du public un ensemble impressionnant de textes variés consacrés à l'histoire d'Arda et de la Terre du Milieu, auquel Tolkien a travaillé dès le milieu des années 1910 et jusqu'à sa mort. Ce véritable continent textuel, matérialisé par la masse des douze volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu, le roman principal du cycle, Le Seigneur des anneaux (1954-1955), n'en donnait qu'un aperçu, et sa lecture suscite l'impression qu'il y a plus à savoir sur ce monde que ce que l'intrigue nous en donne à apprendre. Les fameux – et copieux – appendices du Seigneur des anneaux, six annexes documentaires qui occupent une centaine de pages à la fin du volume et n'ont pas été reproduites dans leur intégralité dans les éditions de poche françaises, donnent une excellente idée du degré de précision atteint dans l'élaboration d'un cadre, spatiotemporel, anthropologique et linguistique, excédant de beaucoup les seuls besoins de l'histoire : annales, chronologies, arbres généalogiques, calendriers, alphabets... seront ensuite souvent copiés par les successeurs et imitateurs de Tolkien, mais ils demeurent inégalés. Chez Tolkien, ils ne figurent pas seulement en trompe-l'oeil pour évoquer une profondeur du monde imaginé : ils renvoient effectivement à une exigence partout lisible dans le corps du texte (ainsi des phases de la lune, cohérentes avec la durée exacte du parcours...) et, au-delà, à des éléments au moins esquissés ailleurs par l'auteur, en général d'autres récits écrits mais non publiés de son vivant, traitant du même univers dans ses temps reculés. Dans les versions successives du Légendaire, ils sont donnés comme témoignages des anciens elfes sur leur histoire, produits donc depuis l'intérieur du monde secondaire, qui en acquiert une consistance exceptionnelle.

Le romancier et universitaire a par ailleurs contribué à cette représentation de son oeuvre comme monde, objet de connaissances potentielles débordant le seul contenu des textes disponibles. Ainsi son texte théorique sur la « Faërie », la conférence « Du conte de fées », présente-t-il ce domaine d'expression sous la forme d'un vaste et riche pays, malheureusement trop souvent réduit à quelques-uns de ses plus minuscules habitants. Sa correspondance publiée regorge également d'exemples de la façon dont, aux demandes de précisions de ses lecteurs au sujet de la Terre du Milieu, il savait apporter des réponses, parfois incroyablement détaillées : c'est le cas de sa célèbre lettre à un lecteur qui avait relevé une apparente contradiction dans les moeurs des hobbits au moment des anniversaires ; Tolkien y développe sur plusieurs pages les subtilités de l'échange de cadeaux, qui font intervenir la complexe structure familiale hobbite à travers (entre autres) le nombre de personnes impliquées (1). En 1956, il a pu envisager de faire paraître un volume supplémentaire d'annexes au Seigneur des anneaux, pour se conformer aux attentes de ses lecteurs : il énumère longuement les approfondissements souhaités, qui touchent au moindre domaine du savoir (de la politique à la métallurgie en passant par la botanique et la musique), et s'en remet aux limites de son « entendement » pour parvenir à les combler (2). Autrement dit, ces connaissances existent, il suffit de savoir où les trouver, et, en tout cas, poser la question n'a rien d'absurde.

Tentations du jeu de rôle

Une telle conception de l'oeuvre d'imagination – elle pourrait, si l'on en croit les remarques précédentes, prétendre légitimement échapper à la loi générale de l'incomplétude de la fiction –, si elle constitue sans le moindre doute une des principales sources de fascination provoquée par notre auteur, n'est pas sans poser discrètement question. Tolkien avait pris conscience d'un danger, celui de la frustration qui pouvait naître du décalage entre la rêverie engendrée par les « aperçus » sur une « profondeur » du monde et leur réalisation effective dans des textes : « Une partie de l'attrait du S[eigneur] des A[nneaux] est due, je pense, aux aperçus d'une vaste Histoire qui se trouve à l'arrière-plan : un attrait comme celui que possède une île inviolée que l'on voit de très loin, ou des tours d'une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S'y rendre, c'est détruire la magie, à moins que n'apparaissent encore de nouvelles visions inaccessibles (3). » Il a également dû voir s'esquisser ce qui découlait de cette première menace : le principe d'extensions qu'il serait loisible et même souhaitable d'ajouter aux oeuvres d'origine, pour en prolonger la « magie », et, dès lors qu'elles ne sont que des fragments d'une fresque bien plus vaste, aux dimensions d'un monde complet. C'est en effet de ce désir-là, celui de continuer à explorer toujours plus avant la Terre du Milieu, que surgit une bonne part de la réception populaire de Tolkien, celle-là même dont on tend à penser qu'elle en défigure l'oeuvre, en la transformant en vaste manuel pour jeux de rôle. Cette tendance est pourtant fidèle à l'esprit (si elle ne l'est pas à la lettre) de l'oeuvre-monde où « marcher » ensemble (4), à une pratique tolkienienne du roman volontairement archaïque et éloignée de toute modernité, qui ne cesse aujourd'hui encore d'imposer sa puissance d'évocation.

(1) Lettres, J. R. R. Tolkien, éd. Christian Bourgois, p. 407-417.

(2) Ibid., p. 351-352.

(3) Ibid., p. 467-468.

(4) Son ami C. S. Lewis conçoit la Terre du Milieu comme un ailleurs imaginaire « où nous pouvons tous marcher ».

Exposition

« Tolkien, voyage en Terre du Milieu », du 22 octobre au 16 février à la bibliothèque François-Mitterand à Paris.

 

« Tolkien : la fabrication d'un monde », numéro 527 (daté janvier 2013) du Magazine Littéraire.

 

Photo : Carte imprimée de la Terre du Milieu, annotée par J. R. R. Tolkien et Pauline Baynes, [1969] © Bodleian Library/ The Tolkien Estate Ltd & Williams College Oxford Programme

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF