Cocteau et Mauriac : une inimitié particulière

Cocteau et Mauriac : une inimitié particulière

Charmé par le jeune Cocteau, Mauriac critique vite son modernisme débridé et ses louvoiements politiques. Après l'élection du cadet à l'Académie, l'animosité se mue en cordialité aigre-douce.

En 1910, Mauriac fait la connaissance de Cocteau chez Mme Alphonse Daudet et se montre aussitôt fasciné par son élégance et son prestige de poète mondain. Très vite, leurs voies et leurs choix esthétiques vont diverger : Cocteau saute en marche dans le tramway nommé art moderne, tandis que Mauriac, qui préfère l'ordre à l'aventure, reste sur le quai. Jusqu'en 1952, leurs relations resteront relativement cordiales en dépit de leur différence de position sous l'Occupation.

Tout en restant subjugué par ce surdoué de la poésie, au point de s'inspirer de lui pour certains de ses personnages romanesques comme le danseur de ballet du Mal, un drogué, ou le Bob de Destins, un mondain équivoque, Mauriac ne craint pas de réfuter les principes esthétiques de Cocteau dans ses chroniques du Gaulois. Au nom de l'héritage des siècles classiques et du « respect de la vie intérieure », il critique le culte de la machine ainsi que « les onomatopées et la pauvre langue télégraphique des poètes cubistes (1) », exactement celles du Cap de Bonne-Espérance, de Cocteau, fruit de l'expérience de l'aviation, vécue par le poète tandis qu'il s'accrochait aux ailes de Roland Garros. Même désaccord sur les sujets proposés aux peintres. « Une Sainte Famille, avait tranché Le Coq et l'Arlequin, c'est aussi une pipe, un litre, un jeu de cartes (2). » En repoussant les mêmes accessoires, Mauriac déplore que les cubistes aient créé « un poncif nouveau (3) ». Enfin, en musique, Cocteau avait jeté la suspicion sur celle qu'on écoute « la figure dans les mains (4) ». Or Mauriac n'en a jamais goûté d'autre, et il le revendique hautement. En 1920, surprenante palinodie : sous l'influence de Radiguet, Cocteau brûle tout ce qu'il avait adoré mais Mauriac ne lui donnera jamais acte de son Rappel à l'ordre. Au contraire, il y verra une preuve de versatilité, le poète lui évoquant « ces villes de civilisations différentes que l'on trouve l'une sous l'autre enfouies (5) » - il exhumera les vestiges des maîtres qui tour à tour l'auraient subjugué : Apollinaire, Anna de Noailles, Rostand, Catulle Mendès. Dans sa volonté « d'être sec, net, de ne rien écrire qui ne soit vrai », il osera même écrire à propos du défunt qui, depuis Les Mariés de la tour Eiffel, n'a cessé d'ouvrir au théâtre des voies nouvelles : « Il était né inguérissablement du boulevard (6). » Cette étrange oraison funèbre mettra le comble à l'injustice sans craindre les contradictions. Pourquoi évoquer un « demi-siècle d'avant-garde obstinée » quand le poète de 1920 avait solennellement tourné le dos à l'avant-garde ? Et cette volte-face, pourquoi l'attribuer à un mouvement de dépit amoureux inspiré par Dada et Breton, alors qu'il n'a jamais inspiré ni partagé l'amour des surréalistes ? Si la mêlée esthétique des années 1920 les oppose, seront-ils fidèles aux rendez-vous que, dans la décennie suivante, l'histoire assigne aux écrivains de leur génération ?

En politique, les positions s'inversent. Tandis que, de l'affaire d'Abyssinie à la guerre d'Espagne, Mauriac prend tous les risques, Cocteau choisit la sécurité du non-engagement. Il reconnaîtra d'ailleurs à son aîné un certain goût de l'aventure, malgré son désintérêt pour les « explosifs de l'art moderne » : « Comme il était trop tard pour te mêler de cette alchimie, tu as pensé que les audaces politiques pouvaient remplacer les nôtres et, avec un rare courage, tu as abandonné l'encre du roman pour celle de la polémique vers quoi te portaient ton intelligence et une audace de plume très supérieure au style des spécialistes de l'actualité (7). » L'Occupation va accroître leur distance. Pourtant, dans un premier temps, Mauriac se solidarise avec l'auteur boycotté de La Machine à écrire et il applaudit lorsque Jean Marais casse la figure au sinistre Alain Laubreaux, qui l'avait insulté dans l'une de ses critiques. Mais, un an plus tard, il enrage dès que s'étale à la une de Comoedia le « Salut à Breker », hommage personnel de Cocteau au sculpteur favori de Hitler, lors d'une exposition à l'Orangerie. « Ma seule politique est l'amitié » sera sa seule excuse. Elle lui servira encore quand Mauriac lui reprochera de collaborer aux Lettres françaises d'Aragon, en pleine guerre froide, sous prétexte que le poète l'avait tiré d'affaire à la Libération. Une sorte de « paix des braves » suivra, jusqu'à ce que Cocteau choisisse un sujet de pièce inspiré par les controverses de l'histoire religieuse.

Venimeuse « tendresse secrète »

La « sortie » (à tous les sens du mot) du leader du Figaro, lors de la générale de Bacchus, instaure entre les deux amis de jeunesse un climat de belligérance, qui ne s'apaisera qu'après l'élection du cadet à l'Académie française - encore que Mauriac l'ait saluée d'une chronique aigre-douce. La querelle qui suivit Bacchus est partout relayée. Elle produit deux morceaux de bravoure : à la « Lettre à Jean Cocteau » répliqua un vigoureux « Je t'accuse (8) ». Mauriac avait réagi en catholique outragé, ne supportant pas la parodie du Pater, les plaisanteries sur l'eucharistie et sur la « femme tronc » - l'Église de la Renaissance, marchande d'indulgences, étant représentée par « un évêque bouffon et un cardinal politique ». La riposte de Cocteau s'articulait sur dix-sept chefs d'accusation : frivolité, inattention volontaire, inculture, opportunisme... Il accuse Mauriac, tout en étant « un bon catholique, d'être un mauvais chrétien » et aussi « un juge avec une tendresse secrète pour les accusés (9) », allusion à l'attirance que, jeune homme, Mauriac aurait éprouvée pour Cocteau. L'accusateur ne tarda pas à regretter son immixtion dans le secret d'une vie intérieure, mais le mal était fait et, du coeur de la victime ouvert par la flèche, continua de couler un sang mêlé de fiel.

Si Mauriac avait défiguré la pièce, Cocteau ne cessa de caricaturer le journaliste-vedette du Figaro, puis de L'Express. L'attribution du prix Nobel lui inspira ce mot qui, selon lui, eût pu servir d'épitaphe : « Pauvre Mauriac. À sa mort il aura tout eu, sauf tout (10). » Cocteau faisait feu de tout bois en puisant dans le « Bloc-notes », fût-ce un compliment jugé trop discret. La cure de rajeunissement qu'à « l'hebdomadaire de la Nouvelle Vague » le septuagénaire savourait excitait sa raillerie. Il le renvoyait au Molière du Misanthrope : « À votre âge il sied mal de faire la jolie (11). » Surtout, il méconnaissait le courage de son engagement politique en le taxant d'opportunisme. Après la droite, il aurait raflé la mise à gauche : « Délices de Mauriac : grimper aux arbres assis dans un fauteuil. Jouer aux gendarmes et aux voleurs. Désobéir - un peu. Être menacé de l'index par Rome (12). » En même temps, il le félicite de sa vocation tardive de « coq de combat (13) ». Leurs retrouvailles sur les bancs du quai Conti, où ils se livrent à des apartés moqueurs, vont favoriser leur réconciliation. Mauriac n'est-il pas avec Pierre Benoit, au milieu de tant de vieillards sclérosés, « la seule malice de l'Académie (14) » ? Partageant son gaullisme après son mendésisme, Cocteau finit par rejoindre dans ses engagements le polémiste politique, notamment sur la guerre d'Algérie. Lorsqu'à la radio il l'entend déclarer, au moment de l'insurrection de janvier 1960 : « L'armée est à réinventer », il salue « une phrase excellente et rimbaldienne (15) ». Sur la philosophie de la vie, le divorce restait toutefois flagrant. Une lettre « lugubre » de Mauriac, « où il joue le rôle du vieillard désabusé cherchant refuge dans la solitude et dans le Seigneur (16) », provoque une vive réaction de son destinataire, qui, dans le secret de son journal posthume, s'insurge contre un catholicisme fait de « haine de la terre » et de « dégoût des hommes ». Survivant à Cocteau, Mauriac, comme s'il se livrait à une liturgie expiatoire, ne cessa de faire amende honorable aux dons universels de son cadet.

(1) Mauriac avant Mauriac, textes présentés par Jean Touzot, éd. Flammarion, 1977, p. 110.

(2) Oeuvres complètes, Jean Cocteau, t. IX, éd. Marguerat, Lausanne, 1950, p. 27.

(3) Mauriac avant Mauriac, op.cit., p. 111.

(4) Œuvres complètes, op. cit., t. IX, p. 39.

(5) Une amitié contrariée, Claude Mauriac, éd. Grasset, 1970, p. 90.

(6) Bloc-notes, t. III, éd. du Seuil, « Points », 1993, p. 415.

(7) Cocteau, qui êtes-vous ? Jean Touzot, éd. La Manufacture, 1990, p. 293.

(8) Ces deux textes ont été repris dans Le Passé défini, t. I, éd. Gallimard, 1983, p. 103-111.

(9) Ibid., p. 109-110.

(10) Ibid., p. 380.

(11) Ibid., t. IV, 2005, p. 152 et 286.

(12) Ibid., t. V, 2006, p. 52.

(13) Ibid., p. 116.

(14) Ibid., p. 590.

(15) Ibid., p. 29.

(16) Ibid., p. 792.

 

Photo : François Mauriac (gauche), Joseph Kessel (centre) et Jean Cocteau (droite) © AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF