Une bombe à fragmentation

Une bombe à fragmentation

Plurielle, ouverte, contradictoire et rigoureusement indisciplinée, l'oeuvre de Roland Barthes laisse aux penseurs contemporains un champ immense d'exploration.

Il y a quarante ans, un 26 mars, mourait Roland Barthes, renversé par une camionnette. Cette mort accidentelle éteignait la vie d'un écrivain et d'un penseur qui avait beaucoup écrit contre elle - il était par exemple fasciné par les fictions dont les personnages pouvaient dire « je suis mort ». Après sa disparition, certains de ses concepts ont pris une résonance quasi prophétique, rendant paradoxalement impossible la sacralisation de l'homme et offrant une proximité infinie de son oeuvre, et plus encore de la littérature, à son futur lectorat.

La pensée de Barthes est plurielle et a ouvert la littérature à des définitions nouvelles. Elle joue, précisément, de différents masques « qui se montrent du doigt », tel que l'exprimait Barthes lui-même et tel que le développe Mathieu Messager dans ce dossier (p. 90). Et c'est ainsi qu'elle est appréhendée tout au long de cette entreprise : au-delà d'une pensée binaire, une pensée transgenre, strictement indisciplinée, et plus que tout sur le plan politique et idéologique. Portée par une voix fédératrice, la pensée de l'auteur s'est intéressée à une variété infinie d'objets - la littérature, la linguistique, la publicité, la culture de masse, la mode, la photographie, l'amour, le cinéma -, et ses réflexions ont essaimé dans de très nombreuses branches des sciences humaines, tout en continuant à toucher un vaste public grâce à une écriture nuancée, fragmentaire, accueillante. Aussi porte-t-elle en elle une puissance de préfiguration. Tiraillée entre le goût des classiques et l'attrait pour le moderne, elle est contradictoire et à la recherche de solutions inédites. C'est la position du précurseur, celui qui court devant. Il se porte à l'avant des modes, des propositions, des mouvements. Il a ouvert aussi la voie pour penser un nouvel ordre du monde et des savoirs : la fin du livre, l'hypertexte, le fragment, le retrait de l'argumentation logique, l'extension du biographique et de l'autobiographie... Voilà certaines des questions que Barthes a pensées et qui font de son oeuvre un immense champ d'exploration pour nous aujourd'hui.

Étrangères, au féminin

Il est surprenant que Barthes n'ait pas été plus sollicité par les études de genre, tant sa pensée, subtilement, y conduit. « Ce féminin » qui fera l'avenir du sujet est le point de départ, aussi, de la rencontre entre Roland Barthes et Julia Kristeva, cette « étrangère » qui porte l'« autre langue », ce lieu de l'interstice, ce lieu cavalier où l'on « se fait étranger à la langue », où l'on « fait de la langue un travail » (lire entretien p. 82). En mettant en cause le pouvoir abusif de la langue, en ce qu'elle oblige à figer les êtres et les choses dans des essences, en dénonçant le déguisement du culturel en naturel (les fameuses « mythologies »), il récuse les ordres établis et les autorités arbitraires. Il propose alors des forces moindres, mais infiniment plus ouvertes à la variation : l'écriture, la déprise, le neutre.

Les contributions de ce dossier visent toutes à montrer ce dépassement des genres et des catégories. Barthes est transgenre, parce qu'il est sensible à la dimension de pouvoir et d'histoire qu'il y a dans toute parole. Comme l'explique ici Marie-Jeanne Zenetti (p. 95), il supporte mal qu'on l'enferme dans une discipline, dans un adjectif ou dans une alternative. Il voit là une violence, s'interroge sur les moyens d'y échapper et les rassemble sous un nom : le neutre. Dans son vocabulaire, le neutre n'est ni la tiédeur ni le juste milieu ; c'est un principe actif qui suspend le conflit. Barthes, oui, fut transgenre, en ce qu'il résista aux assignations identitaires et se voulut toujours, ainsi que l'écrit Magali Nachtergael (p. 92), « oblique et résolument à la marge ».

Professeur de littérature comparée à la Sorbonne-Nouvelle, Tiphaine Samoyault est aussi critique et essayiste. Elle a notamment écrit une biographie de Roland Barthes (Seuil, 2015) et tout dernièrement Traduction et violence (Seuil, 2020).

Photo : Roland Barthes © Ulf Andersen/Aurimages

ACTUALITÉS À lire

Roland Barthes au fil du temps, Patrick Mauriès, éd. Arléa, 80 p., 9 E.

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Marcel Proust, Roland Barthes, éd. Fiction & Cie (à paraître en mai).

À suivre

« Roland Barthes et la question homosexuelle », colloque, les 14 et 15 mai, à ENS, 45, rue d'Ulm, Paris (5e)

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