Un livre de martyrs américains

Un livre de martyrs américains

Joyce Carol Oates, 81 ans et 60 romans, se passionne pour la boxe depuis l'adolescence. Et retient rarement ses coups. La description détaillée, aux deux tiers de son Livre de martyrs américains, de l'exécution par injection létale de l'un de ses personnages principaux n'est que l'un des nombreux uppercuts d'un roman qui, la dernière page tournée, laisse son lecteur brisé, pantois, dans les cordes. L'argument de départ est un fait divers tristement banal, quoique fictionnel : en 1999, Luther Dunphy, empli de « pensées bourdonnantes », assassine Augustus Voorhees, médecin avorteur d'un hôpital de l'Ohio, « comme si la colère du Seigneur avait abattu sur lui une gigantesque griffe ». Le justicier se pense guidé par Dieu. Il espère être supprimé par les policiers ; il ne le sera pas. À l'instar de Tolstoï (ou de Balzac, ou de Stephen King), l'autrice nourrit, à l'égard des figures qu'elle anime, une empathie presque monstrueuse, disséquant leur psyché et leurs états d'âme avec une méticulosité d'entomologiste possédée. Luther avait des secrets ; Augustus était prêt à tout sacrifier à sa cause... Naomi et Dawn, leurs filles respectives, sont les véritables victimes de l'histoire. Des années durant, elles vont essayer de comprendre. Dieu, la culpabilité, la vie des foetus, le désir de vengeance, l'impossible rédemption : tout y passe, tout y est brassé avec une sauvagerie ogresque. Redoutablement efficace, la mécanique narrative balaie en bulldozer l'hypocrisie, les faux-semblants, et jusqu'aux certitudes du lecteur. Un grand Oates.

 

À lire : Un livre de martyrs américainsJoyce Carol Oates, traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 864 p., 25 E.

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