Un fait social total

Un fait social total

Les grandes épidémies médiévales ont montré avec quelle facilité circulent les rumeurs et la volonté de trouver des boucs émissaires. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Les épidémies, comme tous les grands maux qui frappent les hommes, ont souvent été interprétées de deux façons dans notre histoire. Soit on les voyait comme une punition divine, soit comme le résultat de l'activité d'une puissance démoniaque qui cherchait à nuire. Ces interprétations inspiraient des initiatives par toujours heureuses. Ainsi, lorsque la peste fut entrée à Rome en 589 et qu'elle emporta le pape Pélage II, son successeur, Grégoire, prit l'initiative d'organiser des processions. Terrible erreur évidemment, car, plutôt qu'entraîner des guérisons miraculeuses, celles-ci répandaient plus facilement encore ce fléau.

Chaque nouvelle épidémie suscite de nos jours encore un mystère. D'où vient le mal ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi nous ? C'est typiquement le genre de questions que l'on s'est posé au XIXe siècle lorsqu'une terrible épidémie de choléra frappa la France. La médecine impuissante alors face à cette maladie ne constituait qu'un recours très médiocre face à une incertitude particulièrement vive. Dès lors, de nombreux récits imaginaires, relevant de la rumeur, se sont mis en ordre de marche. L'un d'entre eux était que l'eau avait été empoisonnée et que la maladie avait délibérément été inoculée à la population. Empoisonnée par qui ? Et c'est là que ces récits deviennent mortifères car ils pointent toujours des populations que l'on peut être tenté de massacrer pour faire cesser l'épidémie. Comme par hasard, ces populations sont immanquablement celles qui suscitent ordinairement la haine et le racisme : les Juifs ou les Gitans assez souvent dans l'histoire. De ce point de vue l'épidémie agit comme un révélateur chimique qui permet de distinguer clairement les figures du mal sur la photographie historique.

Même si la connaissance médicale a beaucoup progressé depuis ces temps passés, l'épidémie de coronavirus ne nous éloigne pas tout à fait de ces schémas narratifs habituels. Ainsi les Chinois, et plus généralement les Asiatiques, ont-ils été victimes de formes de stigmatisation. D'une autre façon, certains ont fait remarquer au début de l'épidémie qu'on n'observait aucun cas en Israël. Et revoici venir l'éternelle figure du Juif dans l'imaginaire du complot... Mais cette épidémie contemporaine est une figure du mal plus profonde encore que celles qui l'ont précédée : elle est ce que Marcel Mauss appelait un « fait social total ». En effet, elle révèle, par son développement rapide, les linéaments d'un monde qui favorise le nombre d'interactions avec des flux commerciaux et touristiques d'un volume inégalé dans l'histoire. Et les prophètes de notre temps prédisent un effondrement qu'ils paraissent désirer : nous sombrerons par là où nous avons péché, disent-ils - la mondialisation libérale. Et les masses de se précipiter dans les magasins pourtant bien approvisionnés pour stocker du riz et des pâtes. Et les ventes de La Peste de Camus de s'envoler... Soudainement les figures du mal du Moyen Âge paraissent si loin et si proches.

 

Photo : © Jean-Felix Fayolle/Hans Lucas/Via AFP

Sociologue, Gérald Bronner est membre de l'Académie des technologies et de l'Académie nationale de médecine. Dernier ouvrage paru : Déchéance de rationalité (Grasset).

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