Un entretien avec Andrea Camilleri

Un entretien avec Andrea Camilleri

L'écrivain italien Andrea Camilleri nous a quittés à l'âge de 93 ans. Venu du théâtre et de la télévision, le créateur du commissaire Montalbano, sorte de Maigret sicilien, avait inventé un véritable genre littéraire, celui du « giallo ». Nous publions en hommage un entretien avec l'auteur paru en 2000, alors que ses œuvres commençaient à connaître un succès tardif, indémenti depuis.

Protagoniste d'un exceptionnel phénomène éditorial en Italie, Andrea Camilleri, écrivain inconnu il y a seulement cinq ans, est aujourd'hui le plus lu des romanciers de la péninsule. Depuis deux ans, ses romans, qui se sont vendus à plus de deux millions d'exemplaires, occupent sans discontinuité les premières places des classements des meilleures ventes et ont été traduits dans de nombreux pays où ils ont toujours reçu un excellent accueil. Tous ses livres ont pour cadre une petite ville sicilienne appelée Vigàta, qui est la transfiguration littéraire de Porto Empedocle, la ville natale de l'écrivain. Certains de ses romans appartiennent au genre de l'énigme historique, un genre très cher à Sciascia, et explorent - sans renoncer à l'ironie - les malheurs de la Sicile du siècle passé ; les autres sont des romans policiers plus classiques dans lesquels le commissaire Montalbano - une sorte de Maigret sicilien des années quatre-vingt-dix - s'efforce de comprendre et de combattre la criminalité d'aujourd'hui. Dans les deux cas, Camilleri propose des histoires bien ficelées - avec parfois des procédés de construction assez originaux - qui, tout en utilisant de nombreuses références littéraires plus ou moins affichées, affrontent les problèmes de son pays, à commencer par la mafia et par la corruption des institutions et des hommes politiques, mais savent aussi évoquer la fierté et la richesse de l'identité sicilienne. Mais surtout, cet écrivain de soixante-quatorze ans, qui était metteur en scène et producteur pour le théâtre et la télévision, a su inventer, à partir d'un mélange d'italien et de sicilien, une langue savoureuse et efficace, qui convient parfaitement à ses histoires, mais qui a dû poser de nombreux problèmes à ses traducteurs.

En France, où cinq de ses livres ont déjà été traduits, deux nouveaux romans sont attendus ce printemps dans les librairies : le troisième épisode des aventures de Montalbano, Le Voleur de goûters (Fleuve Noir), un récit qui croise les problèmes de l'immigration aux activités illicites des services secrets et aux crimes passionnels, et Le Coup du cavalier (éd. Métailié), où, dans la Sicile de la fin du xixe siècle, un homme honnête voulant dénoncer l'illégalité et la corruption est victime d'une machination qui vise à lui attribuer la responsabilité d'un meurtre.

Nous avons rencontré Andrea Camilleri dans sa villégiature du Monte Aviata, campagne toscane.

 

Fabio Gambaro : Le public vous a découvert depuis quelques années seulement, grâce aux romans publiés au cours des années quatre-vingt-dix. L'écriture a-t-elle été pour vous une passion tardive ?

Andrea Camilleri : Pas du tout. En réalité, j'ai commencé à écrire tout jeune, à douze ans. Ensuite, au lycée, pendant le fascisme, j'ai eu la chance d'avoir deux excellents professeurs qui m'ont fait connaître ce qu'il y avait de mieux dans la littérature italienne de l'époque - c'est-à-dire Montale, Ungaretti, Alvaro, etc. - mais aussi certains livres étrangers qui paradoxalement réussissaient à passer à travers les mailles de la censure. Par exemple, en 1942 j'ai pu lire La Condition humaine de Malraux : ce livre m'a fait beaucoup réfléchir et m'a ouvert les yeux sur la politique qui, pour moi jusqu'alors, se résumait exclusivement au fascisme, mon père étant un militant convaincu qui avait fait la marche sur Rome avec Mussolini. Tout de suite après la guerre, j'ai lu Conversation en Sicile de Vittorini et Par chez nous de Pavese, deux livres très importants qui nous ont sorti du fascisme. Les lectures m'ont donc permis de découvrir une autre façon de voir la réalité et m'ont poussé à écrire. De Porto Empedocle, ma petite ville natale près d'Agrigente, et de Palerme, où j'étais à la Faculté de Lettres, j'envoyais - comme autant de bouteilles à la mer - des poèmes, des nouvelles et des articles aux revues littéraires et aux journaux qui représentaient le renouveau culturel de l'après-guerre.

Est-ce que ces premiers écrits reçurent un accueil favorable ?

A. C. : Oui. En 1947, en participant à un concours de poésie, dont le jury était composé des meilleurs critiques de l'époque Gianfranco Contini, Carlo Bo et Giansiro Ferrata, je me suis retrouvé dans la sélection finale avec Pier Paolo Pasolini et Andrea Zanzotto. A la suite d'un autre prix, Giuseppe Ungaretti publia cinq de mes poèmes dans une anthologie de la plus prestigieuse collection de poésie italienne. Mais, la même année, j'ai également gagné un prix pour une comédie inédite : c'était un texte qui ne me satisfaisait pas - que j'ai d'ailleurs jeté par la fenêtre du train, en rentrant chez moi - mais qui a changé le cours de ma vie, puisque Silvio d'Amico, le président du jury, me proposa une bourse pour le cours de metteur en scène de l'Académie d'Art Dramatique de Rome.

C'est à ce moment que votre parcours a changé de direction...

A. C. : En effet, de la poésie je suis passé au théâtre. Je suis resté à Rome et j'ai commencé à travailler dans différents théâtres, en essayant de renouveler le répertoire traditionnel grâce à Adamov ou Beckett. Par exemple, j'ai été le premier à monter Fin de partie de Beckett en Italie, tout en m'intéressant beaucoup à Pirandello. Ensuite, du théâtre je suis passé à la télévision, où j'ai longtemps travaillé.

A quel moment êtes-vous revenu à l'écriture ?

A. C. : A la fin des années soixante. Après avoir autant travaillé sur les textes des autres, j'avais envie d'écrire moi-même quelque chose. Ainsi est né mon premier roman, Il corso delle cose (Le Cours des choses), dont le titre est tiré d'une phrase de Merleau-Ponty. Mais ce livre, qui raconte l'histoire d'une amitié difficile entre deux Siciliens, ne trouva pas d'éditeur pendant dix ans. C'est seulement en 1978, alors que j'en avais tiré une fiction pour la télévision, qu'un tout petit éditeur a accepté de le publier. Lorsque j'ai eu le livre entre les mains, j'ai tout de suite eu envie d'en écrire un autre, en me tournant cette fois vers le passé. Parmi les papiers de mon grand-père j'avais retrouvé un tract qui mettait en garde les marchands de soufre contre un autre commerçant de Licata considéré comme malhonnête. De là est née l'idée d'un nouveau roman, Un filo di fumo (Un Fil de fumée), publié en 1980, qui a été le premier de la série historique.

La fascination pour l'histoire est demeurée un élément central de votre travail. Pourquoi vous attire-t-elle autant ?

A. C. : Je me tourne vers le passé parce que j'aime démêler des événements complexes et apparemment insaisissables. C'est l'enquête de l'historien qui m'intéresse, la recherche de la vérité et la reconstitution d'une séquence d'événements. J'ai peut-être une conception restrictive du roman, mais j'aime les livres où il y a une enquête, en particulier si elle se déroule dans le passé. Evidemment je me réfère à Sciascia, qui pour moi est surtout un modèle intellectuel car, sur le plan de l'écriture, sa langue et son style étant affilés comme des poignards sont très différents des miens. Sciascia m'a appris la curiosité vis-à-vis de l'histoire et sa façon de se projeter dans notre présent ; il m'a appris à utiliser les traces du passé, les documents, les papiers égarés ; il m'a appris à construire un roman, en prenant comme point de départ une trace trouvée dans des archives. Par exemple, La Saison de la chasse naît d'un dialogue cité dans la fameuse Enquête sur les conditions sociales et économiques de la Sicile 1875-1876 demandée par le Parlement italien tout de suite après l'unification du pays. Le président de la commission demande au maire d'un petit village sicilien s'il y a eu des faits sanglants dans son village et l'incroyable réponse de celui-ci est : « Absolument pas, Votre Excellence, mis à part un pharmacien qui a tué sept personnes par amour. » En lisant cette page, après avoir beaucoup ri, j'ai eu l'idée du roman. De même, l'histoire à l'origine de L'Opéra de Vigàta - un préfet qui veut inaugurer un nouveau théâtre en imposant aux habitants un opéra inconnu - était également dans cette enquête parlementaire, qui pour moi s'est donc avérée être une véritable mine d'or.

Les traces du passé et les documents d'archives sont-ils suffisants pour donner lieu à un roman ?

A. C. : Bien sûr que non. J'aime les données de l'histoire, mais j'ai besoin de les manipuler, de les transformer et de les réinventer. Il en résulte un roman qui n'a pas la prétention d'être objectif comme un essai. D'ailleurs, les vrais historiens risqueraient l'infarctus, car si j'utilise des documents, j'invite néanmoins le lecteur à ne pas les considérer comme une vérité absolue. C'est pour cela que je brouille les cartes et que dans chaque roman je recherche une nouvelle solution sur le plan structurel. Dans La Concession du téléphone j'ai essayé d'effacer le narrateur, en proposant un roman composé exclusivement de documents et de dialogues, comme une sorte de dossier dans lequel je n'interviens pas, en laissant au lecteur la tâche de se construire son propre roman. Tout comme dans L'Opéra de Vigàta, où il est obligé de reconstituer la séquence chronologique du récit. La participation du lecteur est toujours fondamentale, puisqu'il doit collaborer à la construction du roman. J'ai appris cette leçon au théâtre : le théâtre n'est rien sans le spectateur, le livre n'est rien sans le lecteur.

A côté des romans historiques, cette fascination pour l'histoire vous a également poussé à écrire de véritables essais historiques...

A. C. : C'est vrai. La strage dimenticata (Le Massacre oublié) est consacré à la mort de 114 prisonniers, en 1848, dans la prison de Porte Empedocle. Tout le monde a oublié ce massacre. J'ai voulu savoir ce qui était arrivé et j'ai donc accumulé beaucoup de matériel autour de cet événement historique oublié. Un jour j'ai tout montré à Sciascia, en lui disant qu'il pourrait en faire un excellent sujet pour un de ses livres. Il a gardé les documents quelque temps, mais ensuite il m'a conseillé de l'écrire moi-même. Je lui ai dit que je n'étais pas capable d'écrire comme lui, mais il m'a répondu : « tu ne dois pas l'écrire comme moi, tu dois l'écrire avec ton propre style ». C'est ce que j'ai fait. Après ce premier essai, qui date de 1984, j'en ai écrit un deuxième sur la « bolla di componenda ». C'est encore une histoire assez surprenante révélée par l'enquête parlementaire sur la Sicile de 1875. Cette bulle était une feuille vendue dans les églises entre Noël et l'Epiphanie, dans laquelle il y avait une liste de péchés suivie des différents prix à payer pour racheter son âme. Beaucoup de gens ont parlé de ce document mais personne ne l'avait jamais vu. Lorsque j'ai publié le livre, un lecteur m'a affirmé qu'il avait retrouvé une « bolla di componenda » du xviie siècle. Ce n'était donc pas une légende.

Au début de votre tardive carrière d'écrivain, il y a donc la passion pour l'histoire et ses secrets. Mais dans les années quatre-vingt-dix vous avez commencé à écrire des romans policiers. Pourquoi ?

A. C. : Lorsque j'ai recommencé à écrire, je travaillais encore pour la télévision et le théâtre, j'avançais donc très lentement et il se passait beaucoup de temps entre un livre et l'autre, parfois même trois ou quatre ans. Plus tard, j'ai eu la possibilité d'écrire davantage et de tenter autre chose que le roman historique. Il faut savoir que je commence toujours par un élément ou un épisode qui, dans la rédaction finale, ne sera pas au début du roman, puisqu'au fur et à mesure j'ajoute beaucoup d'autres histoires à cette idée initiale. En général, donc, je n'écris pas de façon chronologique. Toutefois, pendant que j'étais en train d'écrire L'Opéra de Vigàta, je me suis demandé si j'étais capable d'écrire un roman du début à la fin, en suivant la chronologie du récit. J'ai décidé de faire un essai, en choisissant le genre policier. Encore une fois c'est Sciascia qui m'en a donné l'idée avec sa Brève histoire du roman policier, dans laquelle il y a des observations très intéressantes. Il parle par exemple de la structure du polar comme d'une sorte de contrainte pour l'écrivain, qui est obligé d'en suivre la logique, la temporalité et la chronologie. C'était donc le genre idéal pour ma tentative. Ainsi j'ai écrit La Forme de l'eau , le premier livre de la série du commissaire Montalbano.

En effet, ensuite vous vous êtes pris au jeu et avez publié d'autres polars avec le même protagoniste...

A. C. : C'est vrai, mais c'est la faute de Montalbano. Dans ce premier roman, il n'avait qu'une simple fonction narrative, le personnage était incomplet, ses contours n'étant pas bien définis. Puisque j'ai une formation théâtrale pour laquelle un rôle doit toujours être complet, j'ai décidé d'écrire un deuxième polar, Un Chien de faïence, pour essayer d'améliorer Montalbano. Ainsi je pensais en avoir fini avec lui, mais il a eu beaucoup de succès et depuis revient vers moi régulièrement. Je suis actuellement en train d'écrire sa cinquième aventure et j'ai vraiment la tentation de le faire disparaître pour de bon. Mais je voudrais également ajouter que presque tout de suite j'ai eu besoin d'élargir le champ du roman policier, de sortir de la cage de sa structure et de rajouter une autre perspective. C'est pour cela que j'aime mêler plusieurs histoires dans le même livre, une histoire policière ou politique, une histoire d'amour, la mafia, etc.

Photo : Andrea Camilleri, le 3 mai 2010 © Associazione Amici di Piero Chiara

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