Un dissident timide

Un dissident timide

L'essayiste Raphaël Glucksmann a publié Les Enfants du vide et a annoncé la création d'un mouvement politique, Place publique. Le succès en librairie de l'ex-directeur du Nouveau Magazine littéraire suscite des espoirs et des critiques à gauche.

À en juger par le traitement médiatique dont elle a fait l'objet, la publication des Enfants du vide de Raphaël Glucksmann fait événement. Émissions de télévision, chroniques radiophoniques, unes des quotidiens : à coup sûr, on tient le « livre choc » du mois. Or, ce qui frappe à la lecture de ce court essai, c'est que rien, précisément, n'y fait événement. Qu'on me comprenne bien : le texte est élégant et informé, les références intéressantes, les titres bien trouvés. Mais, d'un point de vue théorique comme prospectif, l'apport est faible.

La première partie, analytique, compile intelligemment les thèses aujourd'hui en vue dans la gauche française : montée de l'individualisme, séparatisme social, brutalité du néolibéralisme, tentation postdémocratique à laquelle répond « l'insurrection populiste », crise écologique, désenchantement européen. Servie par des citations pertinentes, des anecdotes personnelles (la rencontre avec les vrais gens au hasard des conférences) et des références culturelles éclectiques et de bon goût (Caravage, Machiavel, Homère, etc.), la démonstration vise à accompagner une prise de conscience : « Nos aînés ont vécu dans un monde saturé de sens et de mythe, nous sommes dans une société vide de sens. »

D'où la nécessité de « retisser des liens et de réinventer du commun » : autant dire de passer à l'action. C'est l'objet d'une deuxième partie, plus pratique et qui, là encore, fait la synthèse des propositions qui ont récemment émergé dans le débat public. Autant de réponses qui empruntent ici à la campagne de Benoît Hamon (revenu universel, taxation des robots), là au mouvement des Indignés ou à celui de Nuit debout, sans oublier une pincée de néo-chevènementisme et beaucoup d'écologie. Le tout donnant un « horizon politique » et non un « programme de gouvernement ».

La copie est brillante, mais laisse froid. Pour tout dire, elle ennuie un peu. Et l'on se prend à chercher d'où naît le « choc » que certains ont bien voulu y trouver. La réponse ne se trouve pas dans le texte lui-même, mais dans le statut du scripteur. Je ne connais pas personnellement Raphaël Glucksmann, mais je devine ce qu'il représente aux yeux des aînés que sa démarche aujourd'hui émeut. De cet homme jeune, intelligent, bien né, fils et petit-fils d'intellectuels, la génération de son père attendait vraisemblablement qu'il incarne une version chic du progressisme ou un supplément d'âme « de gauche » au macronisme défaillant. Or voici que, dans ce que certains voient déjà comme un manifeste générationnel, il règle ses comptes avec la « pensée 68 » et prône la rupture avec ce que Stuart Hall appelait « la version sociale-démocrate du néolibéralisme ». Cette évolution politique interpelle le camp modéré qui sent sur sa nuque comme le frisson de la dissidence, même si Gluksmann prend soin de préciser qu'il ne partage pas les options d'un Mélenchon ou autre « populiste de gauche ».

Tout à son souci d'incarner une alternative bienveillante, Glucksmann semble extérieur à la colère qu'il dit comprendre. Or la violence des rapports sociaux implique parfois d'entrer dans l'arène avec fracas. Pour qui veut bâtir une gauche populaire, la colère ne s'oppose pas à l'espoir, elle la féconde. Encore un débat à mettre sur... la place publique.

 

À lire : « Figure fédératrice », la critique de Matthias Fekl des Enfants du vide de Raphaël Glucksmann

Leader de l'aile gauche du PS, qu'il a quittée en octobre, Emmanuel Maurel a cofondé Aprés (Alternative pour un programme républicain, écologiste et socialiste), proche des positions de La France insoumise.

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