Un correspondant en veille permanente

Un correspondant en veille permanente

Orwell a beaucoup publié dans la presse et a expérimenté tous les registres journalistiques. Une activité loin d'être simplement de circonstance.

Réduite au seul 1984, auquel on daigne parfois ajouter La Ferme des animaux, l'oeuvre de George Orwell demeure très largement méconnue. Dans Orwell ou l'Horreur de la politique, Simon Leys s'est appuyé sur les Collected Essays, Journalism and Letters pour montrer qu'il n'existait pourtant pas d'écrivain dont la lecture fût « d'un usage pratique plus immédiat ». Lui faisant écho quelques années plus tard dans Orwell, anarchiste tory, Jean-Claude Michéa a brossé un portrait de l'écrivain en ennemi de toute oppression totalitaire et néanmoins dégagé des illusions modernistes au nom desquelles s'accomplit présentement la destruction du monde. Cela n'a pas suffi. Les traductions des quatre volumes de ses Essais, articles, lettres (éd. Ivrea)/l'Encyclopédie des nuisances, 1995-2004, qui auraient dû être saluées comme un événement éditorial majeur, se sont faites dans une indifférence complète. Tant de papier gaspillé à célébrer d'insignifiantes bluettes et tant de silence réservé à un monument intellectuel aussi important ; tant de fausses gloires encensées tous les jours et tant de grands livres ignorés.

En juillet 1996, une campagne de presse lancée en Angleterre, et aussitôt reprise en France, a tenté d'en finir avec Orwell en le faisant passer pour un mouchard anticommuniste. Tout est parti d'un article paru dans The Guardian expliquant que l'écrivain, « icône de la pensée radicale du XXe siècle », avait joué les sycophantes au profit du Foreign Office. Soutenue par le témoignage de staliniens ravis de prendre leur revanche sur un écrivain qui leur avait fait tant de mal, cette étrange révélation se fondait sur une lettre d'avril 1949 à Celia Kirwan, belle-soeur d'Arthur Koestler, dans laquelle l'écrivain avançait le nom de confrères susceptibles de participer à une campagne antistalinienne. À sa correspondante, il proposait également de « fournir une liste de journalistes et d'écrivains qui [...] sont des cryptocommunistes, des compagnons de route ou des sympathisants, et auxquels on ne peut faire confiance pour une telle propagande ». Rien d'extraordinaire, en réalité. Depuis le milieu des années 1930, l'écrivain répétait que l'erreur des hommes de gauche était d'avoir « voulu être antifascistes sans être antistaliniens ». Soixante ans après sa mort, Orwell demeure un illustre inconnu. Attachés à enfermer les écrivains dans des catégories étroites, les professeurs se demandent encore où le caser. Socialiste révolutionnaire ? Antifasciste libertaire ? Anarchiste conservateur ? Les étiquettes appliquées à George Orwell prouvent que l'écrivain ne se laisse pas facilement appréhender. Il fut un homme seul dans son siècle, en rupture avec tous les conformismes et en proie à toutes les récupérations. Il eut l'audace de lutter à la fois contre l'impérialisme occidental, contre le fascisme et contre le stalinisme. Ses contemporains ayant presque tous « rallié une forme ou une autre de totalitarisme », ils comprirent rarement son engagement. Qu'il s'agisse du système colonial britannique, de la condition de vie des mineurs dans le nord de l'Angleterre ou de l'épuration des anarchistes du Poum par les brigades internationales durant la guerre d'Espagne, l'homme de terrain, chez Orwell, précéda toujours l'écrivain. Pour le comprendre, il faut s'attarder sur Essais, articles, lettres, la partie cachée de l'iceberg. « Orwell a consacré une part très importante de son activité au journalisme, expliquait un jour Simon Leys. Comme d'autres grands écrivains qui ont également été de superbes journalistes – je pense à Bernanos, mais aussi à Chesterton –, il pose ainsi un problème particulier pour les lecteurs pressés qui, à côté de ses ouvrages majeurs, sont trop souvent tentés de négliger la masse énorme et diverse de ses articles et autres écrits de circonstance. En fait, il a semé son génie partout : plongez au hasard, vous pêcherez souvent des perles dans les coins les plus inattendus. »

Prenez Le Lion et la Licorne, un texte paru à Londres en février 1941. Il est amusant de songer que le programme socialiste minimal que George Orwell expose dans ce long article – nationalisation des banques et des principales industries, resserrement de l'éventail des revenus, mise en place d'un système d'éducation sans privilège de classe – ferait figure de provocation dans la bouche d'un ténor actuel de la gauche européenne. Avant même d'exposer son programme, Orwell explique d'ailleurs pourquoi il va être impossible de compter sur des hommes de gauche. Tiraillés entre leurs revenus et leurs principes, ils se contenteront toujours de soutenir un réformisme timoré. En revoyant l'Angleterre au lendemain de la crise de 1929, l'auteur du Quai de Wigan se souvient que personne ne voulait alors vraiment d'un changement d'envergure. « L'intelligentsia de gauche se contentait [...] de saper la morale bourgeoise, tout en gardant sa position privilégiée de parasite de la bonne société. » Tout est dit sur ces intellectuels de gauche qui ont renoncé à la justice mais voudraient prouver qu'ils sont progressistes en dénigrant toutes les manifestions de la culture populaire – « des courses de chevaux au pudding à la graisse de boeuf ». « Il est étrange, mais néanmoins indubitable, que n'importe quel intellectuel anglais se sentirait plus coupable de se lever quand on joue le God Save the King que de piller le tronc des pauvres. »

Ailleurs, les Essais, articles, lettres se révèlent passionnants en tant qu'ils composent la meilleure biographie d'Orwell. Dans le quatrième et dernier tome, qui couvre les années 1945 à 1950, c'est un homme malade et malheureux qui observe le monde tel qu'il ne va pas. Ces années de l'immédiat après-guerre auraient pourtant pu être heureuses, grâce au succès de La Ferme des animaux, parue en 1945, et qui, pour la première fois, assurait à Orwell une certaine aisance matérielle ; quatre ans plus tard, l'accueil enthousiaste de 1984 par le public de langue anglaise confirma ce beau succès. Mais Orwell était désespéré d'observer que, passé l'argument de la lutte contre les régimes fasciste et nazi, les intellectuels n'avaient rien perdu de leur soumission à la force brute. Orwell poursuivit jusqu'à sa mort son entreprise de rassemblement des hommes libres dans un contexte dramatique pour la vie de l'esprit. Dans le domaine journalistique, son ambition inspira des articles et des chroniques dont la lecture est un enchantement.

Qu'il parle de Nous autres de Zamiatine, dont la lecture fut décisive dans la genèse de 1984, du Meilleur des mondes de Huxley ou des Voyages de Gulliver de Swift, Orwell ébauche un art poétique dans lequel s'élucide son souci d'articuler littérature et politique. Qu'ils évoquent le football, la consommation de cigarettes ou la montée d'une classe de dirigeants d'entreprise, de techniciens et de bureaucrates devenus les maîtres dans les démocraties commerciales, ses essais sont unis par une conviction :« À notre époque, tout conspire à transformer l'écrivain, et plus généralement l'artiste, en un petit fonctionnaire travaillant sur des sujets qui lui sont imposés et condamné à ne jamais être totalement sincère. » En arrière-plan de ces textes, s'inscrivent les lettres échangées par Orwell avec ses amis Geoffrey Gorer, Arthur Koestler, Anthony Powell et Richard Rees. L'écrivain y rêve d'une association internationale chargée de protéger les individus contre les empiétements des États totalitaires. C'est ainsi qu'Orwell atteint l'objectif énoncé en 1946 dans Pourquoi j'écris. « Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dix dernières années, c'est de faire de l'écriture politique un art à part entière. »

 

Pour aller plus loin : notre bibliograpihe sélective de George Orwell

 

Photo : George Orwell (1903-1950), 1943 © Granger Coll NY/Aurimages

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À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.