Un conte d'Ibère

Un conte d'Ibère

L'écrivain et poète espagnol Manuel Vilas ravive le souvenir de ses parents après leurs morts dans un sublime roman autobiographique. De leur quotidien modeste, à sa propre vie familiale, il tire un texte intime et poétique sur la relation entre parents et enfants.

Ils étaient des parents ordinaires qui s'appliquaient à vivre des vies ordinaires dans l'Espagne de Franco, indifférents à la religion comme à la politique. Un couple modeste d'Espagnols habitant la petite ville de Barbastro, lui travaillant comme représentant en tissus auprès de commerces chiches, elle femme au foyer dont le salon soigné disait les désirs insatisfaits d'élévation sociale. Leur vie ne fut pas de l'étoffe dont sont tissés les romans. Et pourtant, leur fils, l'écrivain Manuel Vilas, les a transformés en figures nationales par la grâce d'un texte extraordinaire, qui n'exclut pas la noirceur, mais se sert d'une forme de pensée poétique pour trouver l'amour dans les recoins les plus triviaux.

Dans la voiture paternelle, d'abord, une Seat hautement symbolique. Puis dans la pauvreté de ses parents : « Le renoncement à participer à la mise à sac du monde, telle est la pauvreté à mes yeux. Sans doute non par bonté [...] mais par incompétence pour le pillage. » Ou bien dans l'indifférence de ses propres enfants, en laquelle il voit un chemin le ramenant à sa mère : « Quand elle me lançait, il y a quelques années : "Tu sais que si tu ne viens pas me voir tes fils feront pareil avec toi", elle voulait dire en réalité : "Quand je serai morte, je reviendrai vers toi par ce chemin bordé d'arbres feuillus et illuminé par la lumière du mois de juin [...], je continuerai d'être à tes côtés à travers nos solitudes. » Tout le livre est de la même eau vive et profonde. Il ignore la chronologie – elle flotte au gré des rapprochements que l'auteur établit, de sa vie à celle de ses parents. Il se fiche du suspense, même si un oncle fou y poursuit un enfant avec un couteau. Mais il parvient à tirer des réponses poétiques à des questions qui ne donnent jamais dans l'artifice, mais montrent la vérité nue : « Quoi qu'il arrive, évite de mourir, surtout pour une raison très simple à comprendre : ce n'est pas nécessaire. »

 

Photo : Manuel Vilas © CATHERINE HÉLIE/ED. GALLIMARD - LISBETH SALAS/ÉD. DU SOUS-SOL

ORDESA, Manuel Vilas, traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon, éd. du Sous-sol, 400 p., 23 E.

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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