Sur les planches : Susan Sontag, personnage intime

Sur les planches : Susan Sontag, personnage intime

La comédienne Alix Riemer met en scène une adaptation des journaux intimes de Susan Sontag. Un hommage à l'icône du New York intellectuel des années 70.

Par Alain Dreyfus.

Les monstres sacrés ne le sont pas tant que ça. Non qu’il faille, comme c’est souvent le cas, dévoiler leur part obscure – triviale, de préférence – pour les faire descendre de leur piédestal. On peut aussi tenter de capter en quoi ils font écho en nous, moyen plus sûr pour entrer avec eux en intimité. Le spectacle autour de Susan Sontag, conçu, écrit, joué et mis en scène par d’Alix Riemer, comédienne de trente ans, est une illustration de cette seconde approche.

La barrière est presque inexistante entre la scène et la salle. On est de plain-pied dans un décor, à la fois studio d’enregistrement où s’affaire un homme occupé à divers réglages, et appartement cosy où un canapé, une table basse et quelques livres ouverts en désordre suffisent au spectateur pour s’immiscer dans l’univers d’une jeune femme fantasque et caustique qui livre en totale liberté le flux de son monologue intérieur. Au fond, un écran sert parfois, vidéos à l’appui, de fenêtre sur le monde.

Alix Riemer, ancienne élève du Conservatoire (sous la direction d’Alain Françon et Dominique Valadié), n’est pas une exégète de la grande figure du New York intellectuel de la belle époque (celle de Warhol, Lou Reed et Basquiat), morte d’une leucémie en 2004 et enterrée à Paris au cimetière du Montparnasse. Pour ceux qui l’ignoreraient, Susan Sontag, femme d’une beauté aussi sévère qu’inaltérable, s’est rendue célèbre dans les années 70 – par un essai sur le « camp », une esthétique, un style de vie sexuellement très libre, proprement intraduisible, qui ressort à la fois du dandysme et du kitsch homo second degré. D’une curiosité insatiable, Susan Sontag a touché à tout, de la critique littéraire et cinématographique à des essais sur la photographie ou sur la maladie [1], tout en introduisant aux Etats-Unis, entre autres les écrits de Barthes et d’Antonin Artaud. « Née féministe », selon ses propres dires, elle a milité contre la guerre au Vietnam, tourné quelques films, écrit quelques romans, et a aussi monté En attendant Godot de Samuel Beckett dans une cave en 1993 à Sarajevo, alors assiégée par les milices serbes.  

Alix Riemer a rencontré l’œuvre de Susan Sontag par hasard, à la lecture d’une longue interview qu’elle avait donnée quelques années avant sa mort au magazine Rolling Stone. « J’y ai découvert, dit-elle, une femme entièrement affranchie des conventions et des sentiments négatifs que chacun peut ressentir à différents moments de sa vie. À lire ses réponses, l’envie fut immédiate de reprendre sa parole pour la faire entendre. »

La comédienne ne cherche pas à singer son personnage, mais trouve d’emblée la bonne distance, en mêlant ses propres mots, ses propres doutes et ses propres désirs à ceux de l’essayiste. En tissant, avec une bonne dose d’autodérision ses réflexions sur son travail en cours avec les extraits du Journal [2] de Sontag, Alix Riemer esquisse avec fluidité un portrait changeant, vivant, et au présent, d’une belle disparue.

 

[1] Susan Sontag, La maladie comme métaphore, Bourgois, collection « Titres », 234 p., 7€.

[2] Susan Sontag, Journal, Tome 2, 1964-1980, La conscience attelée à la chair, Bourgois, 574 p., 24 €.  

 

À voir : Susan, d’après les textes de Susan Sontag, joué et mis en scène par Alix Riemer. Théâtre studio d’Alforville, 16, rue Marcellin Berthelot, réservation au 01 43 76 86 56. Tous les soirs à 20h30, jusqu'au 30 mars 2019.

Photo : Alix Riemer © Théâtre Studio

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard