Sami Frey renoue avec son « Premier Amour »

Sami Frey renoue avec son « Premier Amour »

C'est la troisième fois que le comédien met en scène et interprète Premier Amour de Samuel Beckett, au Théâtre de l'Atelier jusqu'au 3 mars.

Par Alain Dreyfus

Un mur de rouille tirant sur l’ocre obture la scène, la prive de toute profondeur de champ, réduisant l’espace en un couloir meublé de deux bancs d’école à l’assise spartiate. Ce parti-pris étique est à la fois nécessaire et suffisant pour déployer la charge détonante des mots de Samuel Beckett, dits avec ce qu’il faut de lassitude, d’humour et de détachement par Sami Frey, comédien miraculeux, qui, à 81 ans, semble, tout comme l’auteur, imperméable aux atteintes du temps.

Écrit en 1947 et publié en 1970, Premier amour est un monologue atrabilaire, un discours intérieur que l’auteur de Godot ne destinait pas à la scène. Il y a mille façons de parler d’amour et les cimetières ne sont pas les lieux les plus inadéquats pour tisser le début d’une idylle : « L’odeur des cadavres, que je perçois nettement sous celle de l’herbe et de l’humus, ne m’est pas désagréable. Un peu trop sucrée peut être, un peu entêtante, mais combien préférable à celle des vivants, des aisselles, des pieds, des culs, des prépuces cireux et des ovules désappointés. » Mais l’amour, « ça ne se commande pas ». Cette profession de foi misanthrope ne suffira pas à écarter des affres de la passion cet errant, chassé de la maison du père après son décès, qui se contente, armé d’un sandwich et d’une banane, de jouir de la contemplation du néant, allongé sur un banc au bord d’un canal (« très bien situé au bord d’un monticule de détritus durcis ».

On s’en doute, tout avait plutôt mal commencé. Cette Lulu strabique qui, après moult travaux d’approche, parvient à prendre pied, ou plutôt à poser une fesse sur un coin de l’espace vital du solitaire, ne déclenche pas d’emblée chez lui des débords d’empathie. Mais baste : un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Si notre homme a trouvé l’abri d’une grange pour s’épargner les assauts de l’importune, sa solitude recouvrée s’en trouve toute troublée et chérubin vient à sa façon lui décocher sa flèche intempestive : « C’est dans cette étable, pleine de bouses sèches et creuses qui s’affaissaient avec un soupir quand j’y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j’avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour. »

Imper gris, démarche lente, désarticulé par instant par le hululement d’une sirène aléatoire, Sami Frey se moule avec un sidérant naturel dans cette prose aussi horrifique qu’hilarante et offre au public, secoué de rire ou tremblant d’effroi, la sensation précieuse qu’il sort tout frais pondu du crâne d’un génial hurluberlu.

 

Premier Amour, de Samuel Beckett, mis en scène et interprété par Sami Frey. Au Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tous les jours (sauf lundi) jusqu’au 3 mars 2019, à 19 h, le dimanche à 11h.  Renseignements et réservations au 01 46 06 49 24.

 

Photo : Sami Frey dans Premier Amour de Samuel Beckett © Hélène Bamberger/Opale