Mille et une nuits à l'infini

Mille et une nuits à l'infini

Les Mille et Une Nuits se réinventent et inspirent des déclinaisons contemporaines dans la nouvelle pièce de Guillaume Vincent, actuellement jouée au théâtre de l'Odéon. Du conte pour enfants au tragique, entre Orient et Occident, les voyages-récits se multiplient merveilleusement.

Par Eugénie Bourlet

« L’idée d’infini est consubstantielle aux Mille et Une Nuits », souligne Borges dans une conférence prononcée à Buenos Aires en 1977. Mille et Une Nuits, ce sont mille et un contes enchâssés dans un premier long récit, celui de Schéhérazade qui tente d’échapper au destin dont les jeunes vierges sont victimes dans le royaume d'un souverain cruel. Chaque nuit, une nouvelle d'entre elles est forcée de le rejoindre pour être mise à mort au petit matin. Schéhérazade, l'une des dernières restantes, tente de faire oublier au roi ses desseins meurtriers en le captivant le soir venu par l’histoire qu’elle lui raconte.

Guillaume Vincent s’empare de ce classique oriental né en Perse au XIe siècle, enrichi de contes au fil du temps et traduit pour la première fois en France au XVIIIe siècle pour en donner une version toute personnelle, actuellement jouée au théâtre de l’Odéon. Une dizaine d'historiettes sont revisitées dans des décors composites où se multiplient portes, fenêtres… Une fontaine même émerge du sol, pavée de carreaux bleu ciel et blancs. Une scène en entraîne une autre, et à chaque toile de fond une nouvelle histoire s’ajoute. On passe d’Occident en Orient avec facilité, dans des lieux imaginaires mais parfois aussi bien identifiés, entre la Bretagne, le Caire ou Paris. Le mélange des cultures devient contemporain : on découvre le concert d’Oum Khaltoum, chanteuse égyptienne, à l’Olympia en 1967, on écoute les déboires d’un jeune arabe immigré qui enchaîne les petits boulots en espérant un jour devenir comédien. Les époques et les contrées se croisent ainsi dans un enchevêtrement bariolé qui donne à ces Mille et Une Nuits leur teinte moderne. La première scène donne le ton : dans la pénombre rouge d’une salle d’attente, des jeunes femmes en robe de mariée se lèvent et se rassoient comme disloquées. Lorsque retentit une alarme, l’une quitte la pièce avec angoisse pour monter les marches d’un escalier central dont la rampe d’acier est maculée de sang.

La gravité de la situation initiale de Schéhérazade n’exclut pas de fondre les genres dans cette pièce avec inventivité. Guillaume Vincent l’explique : « Les Nuits me plaisent parce qu’elles ne sont pas homogènes, et qu’elles me permettent de pratiquer un théâtre polymorphe. Cela va du conte pour enfants à la tragédie ». Ainsi, au théâtre, le roi barbare devient un serial killer un peu pathétique après avoir surpris sa femme avec son professeur de boxe. Les monstres se transforment en peluches démesurées. Princesse enfermée dans une prison dorée ou jeune femme moderne esseulée squattant la chambre d’amis de celui qu’elle convoite, la comédienne Émilie Incerti Formentini livre une performance superbe et juste, drôle sans caricature et triste sans pathos. L’imagination en proie au merveilleux fait mouche. En plus des décors, il faut saluer dans l’immersion de ces Mille et Une Nuits une musique soignée, interprétée à l’occasion sur scène à l’oud ou à la guitare par des comédiens qui, comme le public sur son fauteuil, jouent en buvant les paroles du nouveau conte qui nous est délivré.

 

À voir : Les Mille et Une Nuits, une création de Guillaume Vincent, du 8 novembre au 8 décembre au théâtre de l'Odéon puis en tournée nationale jusqu'en mars 2020.

 

 

Photo : Les Mille et Une Nuits : (de droite à gauche) Emilie Incerti Formentini, Florence Janas, Kyoto Takenaka © Elizabeth Carecchio

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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