Eribon relu par Ostermeier : un Retour raté

Eribon relu par Ostermeier : un Retour raté

Il y a dix ans, Didier Eribon publiait Retour à Reims, une réflexion sociologique sur son homosexualité qui rencontre depuis un succès mondial. En l'adaptant aujourd'hui sur les planches, le metteur en scène Thomas Ostermeier délaisse les subtilités narratives de l'ouvrage pour délivrer une réflexion théorique minée par les clichés.

Par Christophe Bident, professeur à l'Université de Picardie, auteur notamment du Geste théâtral de Roland Barthes (éd. Hermann, 2012) et de Koltès, le sens du monde (éd. Les Solitaires Intempestifs, 2014). 

Retour à Reims pourrait être défini comme un outing théorico-pratique : celui par lequel l’auteur, Didier Eribon, prolonge la médiatisation de son homosexualité par une réflexion sociologique sur tout ce qui aurait pu l’empêcher de devenir ce qu’il est. Paru en 2009, le livre a fait le tour du monde. Comme les meilleures fictions, il associe un destin personnel à un problème collectif. Il croise les conditions de vie ouvrière, les discours communistes, les représentations raciales et homophobes dans la France de l’après-guerre. Il met face à face la misère morale et la misère économique. Il montre un enfant qui grandit et ne peut plus communiquer avec sa famille, son père, sa mère, ses frères. Il montre un adulte qui retrouve tardivement le lien avec sa mère et regrette de n’avoir pu parler avec un père dont il aurait peut-être dû comprendre l’aliénation. Il montre un sociologue aux prises avec ses propres théories.

C’est à la fois une autobiographie, un essai, un manifeste. Dix ans plus tard, Ostermeier le monte au théâtre. Il y voit essentiellement une analyse et une exemplification des racines du populisme de droite qui ravage aujourd’hui les mentalités et les protestations. Il en retient moins les subtilités narratives que les réflexions théoriques sur le monde comme il va mal. Il réduit le livre à un discours. La strate fictionnelle qu’il ajoute va dans le même sens. Voici une actrice et un réalisateur de cinéma qui se retrouvent dans un studio pour finaliser un film documentaire sur le livre d’Eribon. Elle vient enregistrer le texte d’une voix off qui accompagne les images qu’il a tournées et montées. L’idée d’Ostermeier est dialectique. Elle débouche sur une affreuse platitude. Le choix des textes force les propos. Le choix des images est exclusivement illustratif. La platitude gagne aussi bien les récits, les descriptions, les réflexions. Tout semble évident. Tout semble déjà vu.

Sur scène figure un troisième personnage. Ce jeune Noir est le propriétaire du studio du 9-3 dans lequel se retrouvent les artistes. La dramaturgie force le trait séparant les deux acteurs blancs, qui empruntent les mines blasées et se posent les questions artificielles de pseudo-intellectuels bobos, et le Noir aux baskets fluos, à la démarche saccadée, self made man de misère soucieux d’enrichissement à courte vue. Au bout d’une heure, à la moitié du spectacle, tout est devenu cliché. La première séance d’enregistrement est close. Le Noir se laisse aller à deux ou trois morceaux de rap qu’il a composés. La musique est bonne, les paroles sont poétiques et vindicatives. Mais voilà : ce sont les Blancs qui dialoguent et le Noir qui chante. On se souvient de la polémique née de la formule « Je danse donc je suis ».

Le Noir passe tout le spectacle dans la cabine vitrée où est installée la régie. Il ne sort de cette cage que deux fois : pour le show de rap, acclamé par les jeunes du public et, dans le dernier quart d’heure, pour livrer un témoignage sur son grand-père tirailleur sénégalais. On entend à nouveau, à juste titre, le récit abject de colonisés transformés par l’État français en chair à canon. Mais pourquoi le comédien parle-t-il sans être assuré de ses mots ? Pour montrer que le milieu socio-économique où il a grandi l’a privé de l’apprentissage d’une belle éloquence ? Pour mettre en évidence l’émotion qui l’envahit ? Peu importe puisque lorsque les Blancs réfléchissent, le Noir témoigne : le concept ne lui appartient pas.

Les clichés sont donc maintenus. Dans la préface qu’il donne à la réédition de Retour à Reims, Édouard Louis écrit : « Ce que Didier appelle les verdicts – femme, pauvre, noir, arabe, gay, trans, etc. – se sont abattus sur nous et nous ont rendu certaines expériences et certaines vies impossibles. Les individus ne sont pas définis par ce qu’ils ont fait mais par ce qu’ils n’ont pas fait, parce qu’ils n’ont pas pu le faire. » La pièce d’Ostermeier fait précisément tomber un verdict : le Noir ne peut pas jouer un autre rôle que celui de rappeur et de témoin.

Et pourtant. La réalité aussi est, heureusement, dialectique. Elle vient sauver la pièce d’Ostermeier. Godard a fustigé les films de Michaël Moore. Mais en un continent condamné aux blockbusters, ne représentent-ils pas le seul cinéma militant possible ? Est-ce alors le signe que le théâtre doit aujourd’hui, en Europe, pour se faire entendre, pour capter son public, pour assumer son rôle politique, se résoudre à une véritable pauvreté didactique ? Ce serait un signe de plus d’une misère du temps.

 

Retour à Reims, d’après Didier Eribon, mise en scène de Thomas Ostermeier, Théâtre de la Ville de Paris, jusqu’au 16 février. 

 

Photo : Cedric Eeckhout et Irene Jacob  dans Retour a Reims, le 4 Janvier 2019 © THOMAS SAMSON/AFP

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