Cyrano au féminin ? Oui, merci !

Cyrano au féminin ? Oui, merci !

L'une des pièces les plus populaires du théâtre français recréée dans une mise en scène originale de Bastien Ossart : c'est le pari de Cyrano, actuellement jouée au théâtre du Funambule et prolongée jusqu'en décembre 2019. Interprétée uniquement par des femmes, éclairée à la bougie... la pièce renaît et, comme lors de sa première en 1897, surprend et dérange toujours.  

Par Manon Houtart. 

Les femmes ayant longtemps été exclues des scènes de théâtre, les comédiens jadis se partageaient les rôles sans distinction de sexe. Dans cette mise en scène de Cyrano, les codes d’antan font volte-face, laissant à trois femmes le soin de jouer tous les personnages de la pièce. Non par désir de vengeance, mais comme pour signifier que le romantisme impétueux n’est pas l’apanage de la gent masculine, et que la figure de Cyrano, colosse aux pieds d’argile, est avant tout une manière d’être au monde…

Complices, ces trois grâces se font tantôt héros maniant l’épée, duègne coquette, donzelle fascinante ou amant transi. Avec une habileté épatante, elles s’échangent les masques grotesques et les costumes bouffants, pour jouer tour à tour Cyrano, Christian, Roxane, mais aussi le comte de Guiche, Ragueneau et les autres. Aucun geste n’est laissé au hasard : toute la mise en scène repose sur une chorégraphie parfaitement maîtrisée des comédiennes, dont les corps semblent dire bien davantage encore que les voix. Chaque scène prend alors l’allure d’un tableau subtilement équilibré, et pourtant toujours si vivant.  On est surpris, émus, amusés, illusionnés… complètement enjôlés par ces voltiges corporelles et verbales qui ne laissent aucun répit.

En conjuguant les inspirations du théâtre baroque et du théâtre No, soit deux traditions en essor au XVIIe siècle, époque où se situe la pièce, Bastien Ossart est parvenu à évincer toute banalité, toute quotidienneté de cette pièce connue de tous, pour en faire surgir l’inédit. Tout réalisme est écarté : la façon qu’ont les comédiennes de se mouvoir ou de déclamer leurs tirades, presque exclusivement face au public, n’a rien de « naturel ». Tout comme les décors et les costumes : chandelles se consumant sur scène à mesure que la pièce se déroule, lanternes de papier se multipliant comme par enchantement, froufrous, tissus précieux, maquillages circassiens… Ce qui n’empêche pas de rendre très proches les personnages, physiquement d’abord, car le quatrième mur est brisé à plusieurs reprises, mais aussi symboliquement, par leurs états d’âmes, leur fragilité, leur ardeur, leur ridicule parfois.

Fondée sur l’ambition de revisiter et sublimer les classiques pour en souligner le caractère intemporel, la vision du théâtre de la Compagnie des Pieds Nus rappelle ainsi la tirade des « non merci ! » dans Cyrano : échapper à la facilité de l’air du temps, oser le grandiose et le sacré et défier ce qui est en vogue… En 1897 déjà, la pièce détonnait dans le paysage théâtral français : c’était une œuvre de facture classique et d’inspiration romantique parmi les vaudevilles et les pièces de théâtre de boulevard. Aujourd’hui encore, au théâtre du Funambule, Cyrano surprend et dérange en ravivant nos désirs d’entièreté et d’élévation.

 

À voir : Cyrano, d'après l'œuvre d'Edmond Rostand, mise en scène de Bastien Ossart, avec Iana Serena De Freitas, Lucie Delpierre, Nataly Flores en alternance avec Marjorie De Larquier, au théâtre Funambule Montmartre, du 9 juillet 2019 prolongé jusqu'à décembre 2019, du mardi au samedi à 19h ou 21h (en alternance), le dimanche à 17h30. 

 

Photo : © DR. 

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF