Anges déchus

Anges déchus

En adaptant Angels in America, la pièce de Tony Kusner sur le destin de six personnages confrontés à l'épidémie du Sida dans l'Amérique de Ronald Reagan, Arnaud Desplechin met l’accent sur les retentissements des maladies organiques et politiques dans les vies intimes.

Par Christophe Bident

Du théâtre, beaucoup de théâtre, une série télé et enfin quelques soupçons de cinéma au théâtre : tel est le destin médiatique de Angels in America, le texte qui a rendu célèbre Tony Kushner, repris par Arnaud Desplechin à la Comédie-Française.

Le récit confronte six personnages en quête de bonheur, dans l’Amérique des premiers ravages de Ronald Reagan et du Sida. Le lien entre la violence néolibérale du président et les souffrances cruelles induites par la maladie est au premier plan des dialogues et de la composition de la pièce. New York, 1985. Peut-on être homosexuel et républicain ? Peut-on avouer sa maladie quand on appartient à la sphère la plus étroite du pouvoir ? Quels discours et quelles pratiques la politique met-elle en œuvre à l’égard de l’épidémie ? De quels regards sont victimes les minorités désignées par l’idéologie dominante comme les sources du mal ? Aujourd’hui, à l’heure où le Sida est mieux traité sans pour autant être endigué, où les préjugés envers les Noirs et les homosexuels ont toujours droit de cité, où un nouveau virus, enfin, affole le monde, la pièce de Kushner résonne encore de forts échos dans les consciences collectives.

Ce n’est pourtant pas ce qui, près de trente ans après sa création, frappe davantage le lecteur ou le spectateur contemporain. À défaut d’être toujours dignement combattues, ces injustices sont connues. Dans ses choix d’adaptation (le texte-fleuve a été réduit à trois heures de représentation) et de mise en scène, Desplechin a mis l’accent sur les retentissements des maladies organiques et politiques dans les vies intimes. Nous voici donc face à deux couples. L’un est hétérosexuel et mormon : lui est un avocat républicain prêt à tout, ou presque, pour grimper au sommet du pouvoir ; elle est une jeune femme rêveuse empêchée de travailler et peut-être d’aimer par sa dépression chronique et la médicamentation sauvage à laquelle elle est adonnée. L’autre est homosexuel et unit autant qu’il oppose un jeune homme sombrant peu à peu dans la souffrance terrible provoquée par le Sida et un juif démocrate incapable de témoigner au quotidien de la compassion que l’amour pour son partenaire devrait lui inspirer. En marge de ces deux couples qui, par leurs rencontres réelles à Central Park ou dans les vertiges de leurs hallucinations symboliques, se croisent de plus en plus fréquemment dans le récit, deux autres personnages existent. L’un est le portrait craché de Roy Cohn, avocat juif, raciste, maccarthyste, conseiller juridique de Donald Trump, contempteur du communisme et de l’homosexualité alors qu’il fut lui-même homosexuel et mourut du Sida. L’autre est un jeune infirmier noir, drag queen dont le destin va rencontrer les autres personnages et qui va leur servir de révélateur.

Ce que deviennent ces personnages dans le récit importe moins que la complexité des relations qu’ils entretiennent entre eux et l’ignorance où chacun se trouve de soi-même. Là réside la plus grande cruauté de la pièce. Aucun personnage ne se connaît. Chacun est détruit par une tornade d’affects intégrés, de sentiments incontrôlés, de conceptions inadéquates d’une société dont les tenants et les aboutissants leur échappent totalement. Chacun répond à ce brouillard, à ces crispations, aux affrontements quotidiens de la vie par des parades vulgaires et de moins en moins consenties. C’est ce que peut montrer le théâtre. C’est ce que montre la pièce de Kushner.

Le dénouement en forme de happy ending tend à édulcorer la cruauté tragique qui se répand dans tout le reste de la pièce. Il est certes plus ou moins happy (certains conflits se sont apaisés) et plus ou moins ending (rien n’est vraiment résolu). Il est certes, dans le spectacle de la Comédie-Française, très cohérent avec la fadeur sublime que Desplechin attribue à toutes les scènes surnaturelles, dont l’écriture rapproche pourtant Kushner d’un Salman Rushdie aux anges complexes et parfois sataniques. Mais il faut surtout imaginer que ces anges sont les personnages eux-mêmes. Desplechin affirme avoir voulu importer la subversion d’une pièce « si joyeusement scandaleuse » sur les planches de la salle Richelieu. Cette programmation et cette mise en scène rappellent en effet qu’une époque a bien commencé dans les années quatre-vingt, que nous n’en sommes toujours pas sortis et que tous ces anges témoignent de notre exposition à un virus, naturel ou technologique, susceptible de la détruire.

 

À voir : Angels in America, de Tony Kushner, version scénique et mise en scène d'Arnaud Desplechin, à la Comédie-Française jusqu'au 27 mars.

 

Photo : Troupe de la Comédie-Française © Raphael GAILLARDE/GAMMA-RAPHO

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