Électre/Oreste : voyage au fond de la souillure

Électre/Oreste : voyage au fond de la souillure

Le metteur en scène belge Ivo van Hove unit deux tragédies d'Euripide – celles d'Électe et son frère Orestre – dans la boue et le sang. Jouée à la Comédie-Française jusqu'au 3 juillet, la pièce sera également retransmise au cinéma et présentée en Grèce au théâtre antique d’Épidaure.

Par Christophe Bident.

Bien sûr, il y a la « fatalité cruelle ». Bien sûr, il y a tous les codes d’une culture disparue, ses rites, ses croyances, ses valeurs. Bien sûr, il y a les complexes d’Électre et d’Oreste qui s’ajoutent inévitablement, désormais, aux lectures métaphysiques et historiennes. Et il y a encore tous les modes d’approche possibles de la tragédie grecque, les thèses qui font d’Euripide le moins tragique, le plus cruel, le plus psychologue des célèbres vainqueurs de concours. Le spectateur est face à tout cela. Mail il voit surtout défiler, déferler des passions.

Ivo van Hove concentre deux tragédies en deux heures. Il conserve toutes les formes, les dialogues, les chœurs, choisit ses phrases et ses épisodes et accélère le rythme. Il ne laisse pas une seconde de répit. Les oreilles crépitent au son des paroles, des cris et des percussions. Les yeux sont abreuvés de chair, de boue et de sang. Les passions remuent à chaque instant. Électre (Suliane Brahim) est omniprésente. Elle est le prisme de tous les écueils qui peuvent traverser une vie : orpheline de son père, rejetée par sa mère, méprisée par son beau-père, séparée de son frère, mariée de force, réduite à la pauvreté, elle respire la vengeance, et on la comprend. Son malheur suscite la pitié, son romantisme noir l’admiration, son nihilisme la douleur et la purification. On se prend à éprouver à nouveau toutes les émotions d’une vie, les moments excessifs où nul ne se maîtrise, les abîmes de la souffrance, les dérives de la colère, les surprises étincelantes, les projets scandaleux, jusqu’à la joie excessive proche du triomphe ou la mélancolie destructrice proche de la folie. La solidarité des enfants trahis éblouit les liens amicaux. Car Ivo van Hove n’a pas oublié les amis, ceux, celles qui nous aident lorsque la famille nous déboute de nos droits et de nos assurances. Le chœur de femmes qui accompagne Électre témoigne d’une complicité constante, toute de tendresse et de vigueur, et ce partage se manifeste au mieux lors de danses époustouflantes, d’une énergie translucide, chorégraphiées par Wim Vandekeybus, où les corps souillés se relèvent pour aller vers l’avant.

Car la boue est partout sur le plateau. Étalée au sol, elle est le quotidien d’Électre mariée à un laboureur. Elle macule son corps déguenillé. Elle accule à la vulgarité les costumes princiers, d’un bleu roi éclatant, qui arrivent de la ville ou de l’étranger. Elle se projette partout, au rythme des courses d’envie et des mouvements d’humeur. Une rampe relie le plateau aux coulisses soit, symboliquement, la campagne à la ville. Lorsqu’ils arrivent, Clytemnestre, Ménélas, Tyndare, les traîtres aux souliers vernis, chacun ploie la cheville en plongeant le pied dans une flaque plus liquide qu’ailleurs. La boue les colle à la réalité qu’ils ont condamnée de leur silence. Ivo van Hove souhaitait un décor presque monocolore. Il est brillant, brillant des timbales de cuivre qui accompagnent de leur rythme et de leur mélodie tout le spectacle, mais aussi brillant de beige, brillant de boue, brillant de la souillure qui n’oublie aucun personnage. Seul Apollon, mélange de vanité et de légèreté, brillera davantage, la démarche fluette de son costume doré imprégnant le plateau lors des cinq dernières minutes : sa sortie rappelle moins le deus ex machina que le partage de la fiction. L’histoire est cruelle, l’âme est vengeresse : il reste encore beaucoup d’efforts à l’homme pour imprimer le respect.

 

Électre/Oreste d’Euripide, mis en scène par Ivo van Hove, jusqu'au 3 juillet à la Comédie-Française. Le spectacle sera retransmis dans plus de 300 salles de cinéma en France et à l’étranger les 16, 17 et 18 juin, et présenté au théâtre antique d’Épidaure les 26 et 27 juillet.

À lire : la nouvelle traduction commandée par Ivo van Hove à Marie Delcourt-Curvers est disponible dans la collection Folio-théâtre aux éditions Gallimard.

 

Photo : Électre/Oreste, mise en scène d’Ivo van Hove à la Comédie-Française © Jan Verweyveld

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF