Édouard Louis adapté au théâtre : l'omniprésence du père

Édouard Louis adapté au théâtre : l'omniprésence du père

Dans En finir avec Eddy Bellegueule, son premier roman, Édouard Louis racontait comment il avait fui son milieu d'origine. Dans Qui a tué mon père, il replonge dans ce lien complexe avec ses racines. Stanislas Nordey met en scène et interprète intégralement ce texte, au Théâtre National de Strasbourg jusqu'au 15 mai.

Par Christophe Bident

Qui a tué mon père est le troisième livre d’Édouard Louis. L’écrivain continue à approfondir l’histoire tortueuse de son enfance, l’injustice, la violence, l’intolérance qui l’ont caractérisée. Il continue à décrire l’enfer des vies rurales dans les classes misérables qui rejettent d’un même geste l’élégance, la culture, l’éducation, l’homosexualité, l’égalité des sexes, les étrangers. Les insultes et les coups tombent quotidiennement pour réprimer brutalement, dans un contexte comme éternellement malsain, tout droit à la différence.

Le récit est cette fois focalisé sur la figure du père, auquel le narrateur s’adresse constamment. C’est un livre court, fragmentaire, rythmé par des séquences de souvenirs librement enchaînées. C’est le chapelet des événements de l’enfance, autant d’éclairages sur les relations et les non-relations entre un fils et son père. La narration paraît brute et sans détour : elle produit un effet d’immédiateté, de spontanéité. Pourtant, le processus de remémoration est complexe. Son exercice et son ordonnancement émanent d’un triple après-coup. Le premier est vital. C’est celui qui a permis à l’adolescent de rompre avec son milieu et de vivre sa vie d’étudiant, d’écrivain, d’homosexuel, de militant : à ce stade, le père est tour à tour oublié et détesté. Le second est littéraire. C’est celui qui permet au jeune homme d’entrer en littérature, par la double grâce de plusieurs lectures (dont celle, déterminante, de Retour à Reims de Didier Éribon) et de l’écriture du premier roman (Pour en finir avec Eddy Bellegueule) : le père est alors ciblé au lieu d’être compris. Le troisième après-coup est théâtral. Stanislas Nordey en est à l’origine. Édouard Louis noue l’analyse sociologique et la mémoire autobiographique pour expliquer la violence du père à son égard. La compassion éprouvée pour le désespoir des opprimés et leur incapacité à transformer une vie qui leur semble un destin dépasse la mémoire douloureuse des avanies personnelles. Le fils rétablit les liens avec son père : celui-ci est aimé.

Stanislas Nordey s’empare du texte pour à la fois le mettre en scène et l’interpréter. Il le dit intégralement, dans un dispositif minimal. La pièce s’ouvre sur le face-à-face entre le fils et le père, de part et d’autre d’une table centrale, unique mobilier sur le plateau. Mais on s’aperçoit vite que le père est un mannequin. Inanimé, inamovible, muet, inexpressif, le père ne peut donner lieu à aucune manifestation : c’est son statut de condamné qui est exemplifié. Mieux, ou pire, peu à peu, d’autres mannequins apparaissent. Ces mannequins sont des sosies. Deux, puis trois, puis cinq : autant de marques de l’omniprésence du père dans la mémoire et l’esprit du fils, comme s’il fallait à la fois infiniment souligner l’impuissance de l’un et la culpabilité de l’autre. Seul à parler, seul à pouvoir parler, Nordey ne cesse d’alterner entre plusieurs registres : une expressivité naïve et douce, un ton emphatique et grandiloquent, une intonation affirmative rapportée de son travail singulier avec Anatoli Vassiliev (détachement des syllabes, martèlement des sons, neutralité forte de la diction). C’est du plus bel effet.

Le livre d’Édouard Louis se termine sur une partie qui nomme les coupables des vies brisées. Il égrène alors les noms des présidents de la République des vingt dernières années et des ministres qui ont porté les réformes favorables aux riches et terribles pour les pauvres. Si le fond du propos est indiscutable, l’argumentation tourne court et devient caricaturale. La moins bonne partie du livre devient malheureusement la plus mauvaise partie du spectacle. La neige tombe sur le plateau déserté et l’acteur hurle des anathèmes sans véritable portée ni perspective. La seule phrase rapportée du père : « Je crois qu’il faudrait une bonne révolution », conclut la performance : elle tombe dans un environnement nihiliste teinté de bonne conscience. Tout au long du spectacle, le personnage s’est adressé au père, mais l’acteur s’est adressé à nous, frontalement, comme Nordey le fait souvent, nous impliquant directement dans le récit : difficile pour chaque spectateur de ne pas penser à son propre père, à la famille qu’il a ou au parent qu’il est. L’esthétisation finale du fait politique échoue cependant à convertir l’essai de la distanciation.

 

Qui a tué mon père, mise en scène et interprétation de Stanislas Nordey. Du 2 au 15 mai au Théâtre national de Strasbourg.

 

Lire notre critique de Qui a tué mon père d'Édouard Louis, publié aux éditions du Seuil.

 

Photo : © Jean-Louis Fernadez

Nos livres

À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF