« Sur la voie royale » : « Falk Richter a endormi l’acuité de la réflexion de Jelinek »

« Sur la voie royale » : « Falk Richter a endormi l’acuité de la réflexion de Jelinek »

Sur la voie royale de l'écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek est une pièce à charge contre les dérives nationalistes incarnées par l'élection de Donald Trump. Dans un excès de théâtralité, la mise en scène du dramaturge allemand Falk Richter perd l'intensité du texte original.

Par Christophe Bident. 

« Les feuilles tombent / Sur les feuilles / La pluie tombe sur la pluie », chante un haïku de Katô Gyôdai, il y a plus de deux cents ans. Dans le dernier livre d’Elfriede Jelinek, « la violence tombe sur la violence ». L’écrivaine autrichienne, prix Nobel 2004, a commencé d’écrire Sur la voie royale la nuit de l’élection de Donald Trump. La prose de Jelinek ne vise pas uniquement le Régent de la Maison Blanche. Mais elle s’enflamme contre l’excès des représentations et des actes de violence dont le monde regorge sans en prendre réellement conscience. Aucun sujet n’est écarté. Certains sont privilégiés : le racisme et la crise des migrants ; le libéralisme et la crise de l’insolvabilité ; la démocratie et la crise de la vérité. Chaque fois, le même aveuglement. Partout, l’insouciance consternante face à un monde qui va à sa perte. La violence ne fracasse plus que les corps : elle est devenue le régime habituel de la médiation. Elle s’entasse mollement sur la violence qui l’a précédée. Elle est désormais le nom de tout événement.

On reconnaît ici la vision noire, excessive, coléreuse du monde qui caractérise l’écriture de Jelinek (ou, pour évoquer encore l’Autriche et ses démons, celle de Thomas Bernhard). On ne saurait lui donner tort. Le livre est dense. Il s’infiltre dans tout ce qui tombe dans le monde, des tweets aux bombes, en en dénonçant l’horreur légère et le non-sens dévastateur. Il retourne le sens des événements, les démystifie, les associe. On se rappelle, en la lisant, que Heiner Müller aimait ses textes et « la résistance qu’ils opposent au théâtre tel qu’il est ». Entendons : le langage est en tension ; il pose une contrainte dialectique à la représentation.

Falk Richter a porté Sur la voie royale à la scène. Que ce spectacle ait pu être élu celui de l’année 2018 en Allemagne est le signe d’un nouvel aveuglement du monde. Les contradictions ironiques du texte sont devenues des lieux communs. La force du langage est noyée sous la banalisation du mal et de sa dénonciation. Tout est grotesque, faussement minable, désespérément jovial, à peine souligné par la mélancolie déçue d’une vieille dame qui regarde le spectacle vainement. Falk Richter a endormi l’acuité de la réflexion et la détermination du discours de Jelinek. Que s’est-il passé pour qu’il réussisse ainsi à briser la « résistance » ?

Richter a, pour ainsi dire, contourné l’obstacle. La force du texte réside dans l’intensité d’une prose qui avance à coups de fragments insoutenables : autant de blocs de langage d’une page ou deux, sans alinéas, enchaînant les thèses, les accusations et les remises en question, alternant les registres soutenus et familiers, sevrant les concepts dans les images, appelant la responsabilité du lecteur dans la construction du sens et la représentation des événements. Rien n’est mâché. L’effervescence des mots et des situations n’explose jamais. Tout reste en tension. Un mot revient comme un leitmotiv, objet de toute la fragilité de la violence qui commande le monde : le Roi, le Roi jouet de forces qui le dépassent, le Roi fantoche, le Roi marionnette et même muppet, le Roi télévisuel, le Roi gadget, le Roi puissant malgré tout, le Roi ubuesque, le Roi qui ne meurt jamais, le Roi que le théâtre a toujours interrogé au cœur des enjeux du monde. Le Roi qui piétine, aujourd’hui, l’intelligence et l’espoir des Lumières, de la République, de la démocratie.

Dans la mise en scène de Richter, ces blocs de langage ont disparu. La résistance que le texte pouvait opposer au théâtre est anesthésiée. Dans le livre, la profonde portée des salves qui ne cessent d’attaquer « le Roi » vient de ce qu’il est absent. Richter l’a représenté, en une figure mollassonne de péplum grotesque et dégarni, une sorte de Barbapapa sur qui aucune flèche ne peut se fixer. Certes, Richter ne pouvait faire autrement, portant le texte au théâtre, qu’attribuer les blocs fragmentaires à des acteurs : mais pourquoi en faire des personnages ? Pourquoi représenter le Roi, et le représenter ainsi ? Pourquoi créer une histoire, un récit, une parade, là où le texte procède par vagues de dénonciation ? Pourquoi devenir complice de l’histoire du monde et de ses représentations les plus banales ? Tout le défaut du spectacle vient de cet excès de théâtralité qui dénature le texte et lui ôte sa force et sa vigueur, pour le transformer en bons mots et en mythologies artificielles. Mimes, sons, cris, chansons, couleurs, vêtements, masques, marionnettes, surmarionnettes, images vidéo monumentales, incursions dans la salle, adresses au public, monologues, dialogues : les régimes de représentation fusent de partout. Mais le multiple tombe sur le multiple, et ensevelit la contradiction.

 

Photo : Am Königsweg (Sur la voie royale) d’Elfriede Jelinek par Falk Richter © Arno Declair

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard