De ces planches dont on fait des radeaux

De ces planches dont on fait des radeaux

Les Grands Prix de la littérature dramatique viennent d’être décernés. Ils récompensent cette année des œuvres où le fracas du monde résonne, en « bord de scène » ou en plein milieu.

Par Christophe Bident

Le Grand Prix de la littérature dramatique, décerné par Arcena (le Centre national des arts du cirque, de la rue, et du théâtre), ne s’astreint pas à une charte monolithique. Il peut récompenser certaines années un texte plus ou moins disruptif, inattendu, qui fait bouger les lignes de la théâtralité admise par le lectorat et le public contemporains. Ou bien consacrer l’œuvre d’un auteur de référence, connaissant depuis plusieurs décennies un succès de librairie ou de plateau. C’est ainsi que, le 14 octobre, le jury 2019 a élu Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad (éd. Actes Sud « Papiers », créé au Théâtre National de la Colline en novembre 2017, en tournée cette saison).

Wajdi Mouawad nous avait habitués à plus sanglant. Certes, l’intrigue noue l’amour impossible d’un Roméo juif et d’une Juliette palestinienne à un attentat dévastateur sur le pont Allenby, frontière entre la Jordanie et la Cisjordanie occupée par Israël. Avant l’attentat, les amoureux sont transis. Wahida vit à New York. Elle étudie à Columbia et prépare une thèse de littérature arabe sur un diplomate marocain du XVIe siècle. Eitan vit à Berlin. Il est chercheur en génétique. Les jeunes gens se rencontrent dans une bibliothèque américaine, filent le parfait amour et décident d’aller à la recherche de leurs origines. Dès la deuxième scène, le camion-bélier conduit par un kamikaze a fait une centaine de morts et autant de blessés, dont Eitan, plongé dans le coma. L’attentat est rapporté par la voix d’un téléviseur : nous n’en verrons jamais que les effets.

Mouawad se livre alors à une série d’enchâssements inextricables, mêlant les origines, inversant le temps, confrontant les morts et les vivants, rapprochant les massacres actuels des tueries de 1982 au Liban. Les lieux sont multiples ; ils sont à l’image de la complexité de personnages dont nous découvrons petit à petit toutes les forces et les faiblesses, au gré de surprises qu’on peut parfois juger excessives ou au contraire prévisibles. La haine n’oppose pas seulement les peuples : elle s’insinue dans les familles, au point que Leah, la grand-mère d’Eitan, s’adresse à son mari pour regretter qu’il n’ait pas péri dans les camps. « C’est un pays psychiatrique, ici… Nous ne savons plus qui nous sommes et nous nous trompons sur les autres », dit-elle à un autre endroit. Avec Wahida, Mouawad dénonce aussi « la dissimulation comme manière de vivre ». C’est ainsi à une série de révélations, toutes plus tragiques les unes que les autres, que la pièce procède. Elle mènera au ravage des identités les plus pures et des croyances les plus solidifiées.

On ne peut reprocher à Mouawad un réalisme au premier degré car les paroles très crues prononcées par certains personnages traduisent le racisme imbécile qu’on n’entend pas seulement sur les stades et dans les cages d’immeubles. On doute davantage de tous les processus d’intellectualisation qui conduisent les personnages à interpréter leurs déchirures au moment même où ils les découvrent. Cette épuisante grandiloquence empêche la pièce de se hisser à la hauteur mythique que vise l’auteur, à force de calquer les recettes de la tragédie antique.

Mimétisme pour mimétisme, on préfère la transparence dont Claudine Galea fait preuve à l’égard du langage enfantin dans Noircisse (éd. Espaces 34), Grand Prix de littérature dramatique jeunesse. Le titre donne d’ailleurs lieu à toute une série de variations typique de la liberté plastique avec laquelle un enfant peut transformer et réinventer un langage. Noircisse devient une variante de noircir, et signifie tour à tour déprimer, détester, assassiner. Deux filles de dix ans se retrouvent chaque année au bord de la mer sur leur lieu de vacances. L’une est française et se nomme Hiver ; l’autre est anglaise et se nomme June (le mois de juin). Le reste de l’année, Skype les aide à ne pas se quitter. Elles sont meilleures amies pour la vie et se confient tous leurs secrets. Le monde entier pourrait noircir, il serait impuissant à défaire leur complicité. Et justement tout noircit autour d’elles : les relations de la mère d’Hiver avec son patron ; la prolifération des méduses ; les promesses des hommes politiques du village ; l’inégalité des salaires ; la situation des réfugiés politiques, morts, mourants ou continuant à fuir désespérément. L’horreur atteint le langage de June et d’Hiver mais jamais leur fraîcheur, vigoureuse et salutaire. Pourtant Mayo, un réfugié syrien de quatorze ans, leur montre bien que le capitalisme, la société de consommation, la pollution ne sont en rien des « idées noircisses » en comparaison des bombes et des kalachnikovs. C’est la limite avouée par un texte dont l’intrigue ne sait opposer à cette violence qu’un rêve d’Australie ou de Polynésie matérialisé par des images de tableaux. Ce qui maintient la pièce à flot, ce sont ces « bords de scène » qui alternent systématiquement avec les véritables scènes où échangent les personnages. Chaque fois, les jeunes filles s’adressent directement, frontalement, aux spectateurs, pourfendant l’hypocrisie des adultes qui « ne savent plus parler ».

La cohérence des prix tient finalement davantage à la nécessité interne des œuvres. Face à la violence de l’Histoire, l’une s’indigne, l’autre résiste et d’autres encore maintiennent avec force une volonté absolue de vérité, de dénonciation, de témoignage, de transmission. C’est en effet un point commun entre les textes finalistes. Elemawusi Agbedjidji évoque l’histoire coloniale de la France dans Transe-maître(s) (éd. Théâtrales). Samuel Gallet, dans La Ville ouverte (éd. Espaces 34), énumère les dangers des pays du monde au milieu desquels l’Europe est « une vieille citadelle hystérique ». Pauline Bureau nomme les laboratoires Servier dans une pièce documentée en hommage aux victimes du Mediator. « À partir de combien de morts allez-vous employer le mot drame ? », lance Irène Frachon, pneumologue scandalisée par l’attitude de l’Agence française de sécurité sanitaire, personnage de Mon Cœur (éd. Actes Sud « Papiers »). On croirait presque entendre Hiver dans un « bord de scène ». Pour sa justesse et son intransigeance, la pièce de Pauline Bureau aurait aussi mérité une distinction.

 

À lire : 

Couverture de "Tous des oiseaux"

Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad, éd. Actes Sud, 96 p., 14 €

 

Couverture de "Noircisse"

NoircisseClaudine Galéa, éd. Espaces 34, 96 p., 9,5 €

 

Photo : Mise en scène de Tous des oiseaux © Simon Gosselin

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF